1894, les Pyrénées et l'Auvergne en bicyclette

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_3770.JPGInspiré par la folle course Bordeaux-Paris, un professeur de Chartres décide de s'adonner à la joie de l'échappée au long cours. « J'étais heureux de respirer l'air frais du matin, de partir pour l'inconnu, de commencer enfin ce voyage que j'avais dû remettre bien des fois. »

 

La première étape en dit long sur le physique du bonhomme. Il fuse dans la Beauce, cette morne plaine : « Quel beau pays au point de vue vélocipédique, mais comme il est pauvre en beautés naturelles ! Le touriste qui parcourt ces champs sans bornes est attristé par cette désespérante uniformité, par la monotonie fatigante d'un paysage si peu varié, où le regard cherche en vain un bosquet, une colline qui vienne l'égayer. » Pour dormir à Poitiers, 240 kilomètres plus loin.

 

Un vrai mangeur de route, mais repenti : « Je venais évidemment de commettre un crime de lèse-tourisme en parcourant en si peu de temps une distance semblable [...]. C'était une promenade à la vapeur, les kilomètres tombent les uns après les autres. Les villes, les villages passent. Les sites, les paysages se succèdent sans qu'il soit possible d'en retenir autre chose qu'une perception vague et un souvenir confus. L'être pensant qui réfléchit et regarde autour de lui pour recueillir des impressions durables, fait place à la machine dont l'unique préoccupation est de pousser les pédales sans jamais arrêter de dévorer l'espace, d'aller plus vite et toujours plus vite. [...] Les jours suivants, mes étapes étaient réglées de façon à faire une moyenne de 100 kilomètres environ ; c'est une distance que l'on ne doit pas dépasser si l'on veut voir et retenir quelque chose. »

 

Le vélocipédiste passe Angoulême, admire la Charente, Barbezieux, Libourne, Bordeaux, pour débarquer dans les Landes. Drôle de représentation : « Tout est petit, mesquin dans ce pays. Les Landais, vifs, éveillés, ont une taille au-dessous de la moyenne », assène le professeur.

 

Après Tarbes, la vallée de l'Adour, c'est Lourdes et les Hautes-Pyrénées. « Me voilà dans la vraie montagne. Les monts se dressent de tous côté, les rochers s'entassent et deviennent énormes. Ils se soulèvent à l'horizon en une masse puissante comme pour s'écrouler dans la vallée rétrécie en certains endroits. » Les pneumatiques dérapent sur des routes boueuses, sinueuses et escarpées.

 

Fasciné par le cirque de Gavarnie, « un des spectacles les plus grandioses que puissent contempler des yeux humains », Briault arrive à Bagnères-de-Bigorre. Il escalade le pic du Midi à pied, et grimpe le Tourmalet en danseuse, sans dérailleur ni roue libre...  « La montée jusqu'au col du Tourmalet est très pénible, le sol est graveleux, mouvant. La pente s'accentue davantage. » Son énergie, il la puise dans « les sensations vives, mobiles, changeantes, que provoque la vue de pays accidentés, où les ravins, les collines, les vallées montrent à chaque instant des sites nouveaux ».

 

Et puis les manivelles s'affolent, le vélo bascule : « Il faut aller à une allure modérée dans ces descentes rapides, avec trounants brusques, dangereux. Le moindre emballement pouvant difficilement être modéré et devenir funeste. »

 

Il évite un taureau, « être inepte » mais « inquiétant », et file vers Toulouse, Gaillac, Figeac, Villeneuve, la vallée du Lot, Aurillac, le Cantal, Lempdes, Issoire, Clermont, la Corrèze, Limoges, Montmorillon, l'Isle Jourdain... Parfois talonné par des molosses : « On prétend que le chien est l'ami de l'homme. Dans tous les cas, il est certain que le vélocipédiste ne lui est pas sympathique. Les trois quarts du temps, un coup de voix énergique suffit pour faire écarter l'animal qui vous poursuit, d'autre fois la cravache est nécessaire. On ne doit employer le revolver que dans des cas tout à fait spéciaux. » Comme une rencontre avec un « vélophobe enragé » ?

 

Briault, Août 1894 Les Pyrénées et l'Auvergne en bicyclette, Artisans-voyageurs, collection les Vélocipédiques, 2005 (édition originale : 1895)

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