Accélération, une critique sociale du temps

Publié le par Pierre Thiesset

accel.gifC’est un livre magistral qu’a publié La Découverte en avril dernier. Un de ces rares ouvrages qui transforme le lecteur et sa vision du monde, qui lui offre des clés pour mieux décrypter notre époque. Le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, une figure de "l’école de Francfort", dont on connaît l’influence majeure sur l’écologie politique, propose une analyse fine de ce qu’il considère comme la caractéristique centrale de la modernité : l’accélération.

 

Les progrès techniques et la hausse de la productivité ont offert l’abondance économique dans les pays riches. Nos besoins élémentaires satisfaits, nous aurions pu en profiter pour nous émanciper de la frénésie et jouir du temps libre. Mais, comme le montrait Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne, notre société a rejeté l’oisiveté et la vita contemplativa, pour devenir obsédée par l’activité et le travail. Nous sommes plus productifs, mais il faut produire toujours plus pour satisfaire des besoins nouveaux.

 

Pour Hartmut Rosa, le contrôle du temps est l’"instrument principal de la société disciplinaire de la modernité". Il est apparu avec la révolution industrielle et ses horloges. Le moteur économique dicte son rythme : la vitesse, l’intensification du travail, la circulation accrue de marchandises sont impératives dans un système d’accumulation.

 

Celui-ci s’appuie sur les innovations techniques : machine à vapeur, chemin de fer, électricité, automobile, avion, télégraphe, téléphone, radio, ordinateurs de plus en plus performants, etc., n’ont cessé d’accélérer les échanges et les flux de communication. "L’accélération technique, et avant tout technologique, agit comme un puissant moteur du changement social." Ce bouleversement a été planifié par les États, qui, dans leur lutte pour l’expansion, ont investi dans les infrastructures nécessaires au déploiement de l’accélération, dans la recherche scientifique et technique, ont uniformisé les territoires, unifié la langue, la monnaie, l’éducation, détruit l’autonomie locale et tous les obstacles au développement des transactions.

 

Ainsi l’idéologie de la vitesse s’est propagée dans toute la société. "L’expérience fondamentale, constitutive de la modernité, est celle d’une gigantesque accélération du monde et de la vie et, par conséquent, du flux de l’expérience individuelle." Le rythme de la vie ne cesse de s’intensifier. Nous marchons plus vite, mastiquons plus vite, prenons moins de temps pour cuisiner, parler, dormons moins, éliminons les pauses.

 

Notre identité est bouleversée par ce tourbillon social. La profondeur s’efface devant le règne de l’évanescent, du transitoire, du fugitif. La taille des articles de presse diminue, les contenus sont fragmentés, adaptés au zapping et à une attention qui peine à se fixer dans un vécu condensé. Les projets de long terme, la construction sur la durée, la lente délibération politique sont évacués. Ce qui prend du temps doit être écarté.

 

La spirale de l’accélération collective détruit la permanence et la continuité historique. Dans cette société désynchronisée, les jeunes acquièrent une nouvelle autorité en maîtrisant les outils informatiques, tandis que les plus vieux ne suivent plus le mouvement. La fracture générationnelle se creuse et rend difficile la transmission.

 

Condamnés à l’instabilité, nous nous bricolons des identités transitoires. Nous changeons de styles de vie, de conjoints, de travail, d’habitation. Nous sommes de moins en moins ancrés dans une localité, nos relations sociales sont plus lointaines. La flexibilité devient la règle et engendre indétermination et incertitude. L’obsolescence accélérée des valeurs, objets, modes, connaissances, oblige chacun à  se recycler constamment. Se mettre à jour, sous peine d’être déclassé. S’adapter au changement, ou ne plus être dans le coup. Il faut courir pour rester à la même place.

 

D’où un sentiment d’urgence généralisé. Les habitants des pays riches se plaignent du manque de temps, du stress, de la vacuité de l’existence. Pour Hartmut Rosa, la dépression, ce fléau en progression, peut être considérée comme une forme de refus. La résistance à l’accélération trouve aujourd’hui un large écho. Certains ouvrages faisant l’apologie de la paresse et de la lenteur s’arrachent, les appels à la vie bonne fédèrent.

 

Mais la plus grande faille de l’accélération réside en elle-même. Pour l’auteur, nous arrivons au terme de son épopée fulgurante et assistons à son auto-anéantissement. L’économie elle-même ne peut plus accélérer et entre en récession. Plus assez de carburant. Le développement technique se heurte aux limites individuelles, sociales et écologiques. Comme des voitures surpuissantes bloquées dans les embouteillages, le capitalisme arrive à saturation. Victime de sa propre logique.

 

Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, La Découverte, 2010, 480 pages, 27,50 euros.

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Pierre 17/03/2011 15:14


A lire dans EcoRev' N°36 : http://ecorev.org/