Août 1893, en bicyclette au bocage vendéen

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_3767.JPG« Depuis longtemps on a coutume de visiter la Suisse et l'Italie ; on commence à parcourir la Bretagne et l'Auvergne, et l'on ne parle point ou presque pas de la Vendée, qui est l'une des contrées de France le moins bien connue et cependant le plus digne de l'être. » Cet été 1893, Régis Brochet enfourche son vélo pour réparer l'injustice.

 

« Pour parcourir avec fruit et comme il le mérite ce Bocage aux aspects si romantiques, il est indispensable d'user d'un mode de locomotion pratique avant tout, autant qu'agréable.

Il est une sorte de véhicule aujourd'hui fort en honneur, qui semble assez bien répondre à ces deux conditions : je veux parler de ce petit cheval d'acier, qu'en des termes moins recherchés on nomme la Reine-Bicyclette. [...]

Admire qui voudra les chemins de fer, les wagons, les locomotives, la vitesse avec laquelle on dévore l'espace sans jouir de rien, si ce n'est du plaisir d'arriver quand on se croit à peine partis ! Ces malheureux que la vapeur emporte, immobiles, pressés dans une caisse comme des marchandises, connaissent-ils l'imprévu, cet amusant ami du piéton ? A moins que l'imprévu, les arrêtant tout court dans leur vol rapide, ne les tue par un de ces terribles accidents qu'ils ne peuvent ni prévoir, ni éviter !

A pied, comme à bicyclette – avantage considérable – on ne dépend que de soi. On part à son moment, on s'arrête à sa volonté. On fait tant et si peu de chemin qu'on veut. On observe le pays à sa guise ; on se détourne à droite, à gauche [...]. On examine en un mot tout ce qui flatte. On s'arrête à tous les points de vue.

On peut ainsi prendre le chemin le plus pittoresque ; c'est quelquefois le plus long mais c'est du moins celui qui plaît le mieux. On va plus lentement peut-être, mais on se promène en voyageur intelligent, cueillant la fleur où elle fleurit, pâquerette dans les prés, scolopendre ou clématite sur les ruines, sans oublier que les fleurs forment le bouquet, et que ce bouquet sera plus tard toute une moisson de souvenirs. »

 

La langue est imagée, chantante, souriante, volontiers lyrique, pleine de bonhomie. A lire avec la voix traînante et nasillarde type ORTF. Pour le poète-pédaleur, « rien de plus frais et de plus varié que les routes boisées et fleuries du Bocage ». L'oreille tendue vers les « rossignols et merles en liesse », vers les chants des bergères ou des laboureurs conduisant les boeufs, Régis Brochet contemple la verdure, les « riantes prairies sillonnées de ruisseaux jasseurs », les vallons boisés. « Assis sur le seuil de leurs portes, les paysans nous regardent avec une sorte de surprise, tandis que d'accortes jeunes filles nous saluent en souriant. »

 

Avant de se mettre en danseuse pour gravir un terrible col digne du Tourmalet : « Le Mont des Alouettes a, dit-on, 276 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer. On y arrive par une route tortueuse qui côtoie en serpentant le flanc de la montagne pour adoucir la pente de la base au sommet. De Mortagne aux Herbiers, au contraire, la route monte presque constamment, par côtes rudes et difficiles. On sent que l'on s'élève comme par d'immenses degrés vers un point très élevé. » Sous une plume superlative, ce sont de véritables montagnes qui tombent dans cette « délicieuse vallée de la Sèvre ».

 

« A la vue d'un tel spectacle, au milieu de ce calme et dans cette solitude, l'âme se sent prise de mélancolie et d'extase. » Quitter la retraite qu'offre la Vendée est un déchirement. « Comment dire adieu à ce Bocage, à ces champs, à ces vallons où coulent sous le feuillage du frêne et du saule argenté, ces innombrables ruisseaux aussi transparents que le cristal des fontaines ? »

 

Régis Brochet, Août 1893 en bicyclette au bocage vendéen, Artisans-voyageurs, collection Les vélocipédiques, 2008 (édition originale 1893).

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