Autonomadie

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_1588.JPGDans nos sociétés de sédentaires bien-pensants, les nomades subissent répression, délation, persécution. Les migrants sans-papiers sont traqués, s'empalent sur nos barbelés. On ferme la « jungle » de Calais. On dénonce le clochard, cette tâche, ce délinquant en puissance. On s'attaque aux habitats atypiques, à ceux qui choisissent de vivre dans une cabane ou une yourte plutôt que de payer un crédit à vie pour un pavillon minable. On parque les gitans sur des aires. « On ne peut plus s'installer là où on a envie, au bord d'une rivière, dans la nature..., me confiait l'une de ces « gens du voyage ». On ne peut plus veiller autour d'un feu. C'est notre culture qui disparaît. » Et nous-mêmes que l'on asservit : « Lorsqu'on interdit aux nomades de camper ici, c'est l'humain tout entier qu'on prive de sa liberté. »

Il faut éloigner les indésirables. Les contrôler, les soumettre, les domestiquer. « Les nomades ont partout à affronter l'Etat, ses représentants garants de la sédentarité chargés de les fixer, de les surveiller, parfois de les intégrer et d'autres fois de les réprimer. » Car ces modes de vie sont éminemment marginaux, subversifs. Ils font peur. « Le nomadisme opère une brèche dans l'édifice de l'Etat, une provocation dans la tête des sédentaires, une épine dans la bonne conscience des dirigeants. » Les troupeaux de moutons leur font payer le prix de leur liberté.

Le nomade « n'a que faire de la servitude ». Il est libre, indépendant, autonome, toutes qualités que les sédentaires ont perdu dans l'hyper consommation. Ils ignorent les frontières. Ils ont fait tomber les chaînes qui relient les bons citoyens au travail, à leur bagnole, leur écran plat et toute leur panoplie de bons petits soldats.

Alors que le troisième millénaire s'annonce pour le moins guerrier, que le racisme, la haine, le repli sur soi se répandent, que des murs toujours plus haut sont érigés, le nomadisme est une révolte. Le vrai voyage, cette « invitation au dépouillement de soi », cette « mise en péril forcée de nos habitudes débonnaires » qui « dépoussière nos vies trop rangées », va à l'encontre de ce tourisme conformiste, ces pitoyables petits-bourgeois qui s'émoustillent devant le sauvage du sud en pourrissant la planète de leur simple présence. Le nomadisme, c'est « ouvrir les yeux sur ce et ceux qui nous entourent », « se consacrer à l'essence de la vie », « réapprendre à vivre au présent », remettre en cause le désordre établi, rejeter l'emprise de l'économie sur nos vies, « sortir de l'idéologie d'une société dominée par le travail ». Revenir au plus profond de l'être humain. Ne pas se soumettre à l'autorité. Flâner, découvrir la lenteur, fuir la civilisation de l'urgence et du stress, vomir les loisirs calibrés, les sentiers touristiques balisés. Cette « école buissonnière de la vie », « mutinerie au coeur de la butinerie », libère l'homme, l'émancipe. « Les nomades sont de fait les derniers résistants contre la société dominante. »

Franck Michel, Autonomadie, essai sur le nomadisme et l'autonomie, Editions Homnisphères, 2005. Franck Michel, anthropologue, anime l'association Déroutes et détours : www.deroutes.com.

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