Cantona, le révolutionnaire des bacs à sable

Publié le par Pierre Thiesset

Looking-for-Eric.jpgOn l'aime bien, le Cantona. Balle au pied, le joueur au col relevé faisait tourner la tête des défenseurs. Enfilait des buts venus d'ailleurs. Des stades remplis de fanatiques chaviraient. Entre deux rots, le supporter buveur de bière de Manchester scandait le nom de son numéro 7 fétiche.

 

Et puis, il a du charisme. Une carrure. Faut pas trop l'énerver le mauvais garçon (bad boy en english, c'est plus in). Un joueur l'énerve ? Il lui casse les pattes dans un tacle assassin. Des spectateurs le gonflent ? Il leur distribue une volée de coups de pied et de coups de poing. Non mais. « Je ne suis pas un homme, je suis Cantona », se la raconte le gaillard dans le dernier film de Ken Loach, Looking for Eric(*) .

 

Au-dessus des hommes. Surhomme, héros, mythe, légende vivante, rien que ça. Ah il en a, du bagou. Une bonne grande gueule. Les petits médias, couchés devant le pouvoir, adorent ses déclarations fracassantes. Comme celles-ci, après un pauvre match France-Irlande : « Je crois que Raymond Domenech est l’entraîneur le plus nul du football français depuis Louix XVI. » Et à propos de Thierry Henry : « Ce qui m'a le plus choqué, ce n'est pas la main, franchement. Ce qui m'a le plus choqué, c'est que ce joueur-là, à la fin du match, devant les caméras de télévision, est allé s'asseoir à côté d'un Irlandais pour le consoler, alors qu'il venait de le niquer trois minutes avant. Si j'avais été Irlandais, il ne serait pas resté trois secondes... »

 

Ca c’est du viril ! C'est bon coco, ça fait du buzz ! Les journalistes de cour (pléonasme) frétillent. Le conformisme de leurs papiers s'agrémente d'un semblant de subversion. La routine de leurs bavardages sur plateau télé s'égaye quelque peu. Les scribouillards aux ordres (pléonasme toujours) étaient au bord de l'érection quand le King a déclaré : « Etre français est-ce que c'est devoir parler français, chanter la Marseillaise, lire la lettre de Guy Môquet ? Ça c'est être con ! […] Etre français c'est être révolutionnaire, d'abord. » Ajoutant : « S’il faut y aller, je suis là. Qui m’aime me suive. »

 

Révolutionnaire. En plein débat sur l'identité nationale, quel courage. Devant de tels propos, d'une radicalité insoutenable, les dominants tremblent. Vite, une descente de flics pour contenir le brillant intellectuel, prêt à renverser l'ordre établi à grands coups de pied !

 

Ben non. Les dominants, ils se marrent pendant que le pantin s'agite devant les caméras. Tiens guignol, je te signe un petit chèque et tu viens tapiner pour ma dernière bagnole ?

 

Oui monsieur, bien monsieur. Le rebelle des bacs à sable accourt. Il a déjà fait des pubs pour Nike, Neuf telecom, pour les caméscopes Sharp, pourquoi pas pour la multinationale de l’armement civil Renault ? « On m'a demandé de vous parler de la nouvelle Renault Laguna. Et vous savez quoi ? J’ai accepté. »

 

La starlette sait être aguicheuse. « Un système audio, haute définition, avec son spatialisé. Rien n’est trop beau pour Mozart. Tu l’achèterais la voiture toi ? [en se tournant vers la pochette du disque de Mozart] Ben oui, héhé, évidemment. » Evidemment. D’ailleurs on se demande bien comment ce compositeur génial a pu se passer de la Laguna, cette œuvre d’art digne d’une symphonie.

 

« Et le système de navigation Carminat DVD, avec Bluetooth, il se commande d’un doigt. Un doigt. Magique » Un doigt ! Et ce doigt vient caresser les cuisses, euh pardon les coutures d’un siège : « Je vous ai parlé de la qualité de finition de la nouvelle Renault Laguna ? Et des huit airbags, avec double capteur dans les ailes… C’est important la sécurité, surtout quand on est fragile, comme moi… Ah, j’oubliais l’essentiel. En exclusivité mondiale, le système 4control, quatre roues directrices, une exclusivité Renault pour une maniabilité et une précision de conduite exceptionnelle… »

 

« Moi, cette voiture, elle me donne envie de rouler libre, comme le mistral, comme un cheval sauvage… » Dans les bouchons. Sur les axes que la société a bétonné pour toi. Devant la pompe à essence. Libre comme l’air !

 

Bien sûr, le petit révolutionnaire agit en grand défenseur de la planète en appelant à acheter plus de Renault… Vertes. « Seulement 4,9 litres aux cent, dans sa version berline eco2, ça vous parle ? Et si je vous dis qu’elle ne rejette que 130 g de CO2, ça c’est efficace, pour la conscience. » Visiblement, la conscience, il ne connaît pas trop. Comédien.

 

(*) Parce qu'après avoir diverti les foules en tapant dans une baballe, le footeux est devenu acteur. Amuseur public. Toujours talentueux, c'est indéniable : il excelle dans l'art de la diversion.

Publié dans Articles anti-bagnoles

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