Chantal Jouanno sans tabou

Publié le par Pierre Thiesset

Après le Tu viens ? commis par Nathalie Kosciusko-Morizet, c'est au tour de Chantal Jouanno de pondre un livre (de conversations) au titre aguicheur : Sans tabou. La secrétaire d'Etat chargée de l'Ecologie aurait peut-être mieux fait d'en avoir, des tabous, pour ne pas révéler aussi crûment l'étendue de son incompétence.

 

IMG_3758.JPG« Je suis ministre des Fleurs et des Abeilles. » C'est ainsi que Chantal Jouanno définit son rôle à ses enfants, majuscules comprises. Une ministre aux convictions bien arrêtées, elle qui se donne bonne conscience en volant dans un avion « bien sûr compensé » vers un congrès de France nature environnement. Les Fleurs, les Abeilles, voire les Mouettes et les Carottes peuvent la remercier.

 

Petite soldate docile que le Canard enchaîné dépeint comme une arriviste de première, la championne de karaté défend « contre vents et marées » le sarkozysme, qu'elle décrit comme un « mélange d'ouverture, de bon sens et de détermination absolue ». Une détermination si absolue qu'après s'être dit grand écologiste, le petit président a fini par avouer : « L'écologie, ça commence à bien faire. » Et qu'après avoir plastronné en comparant sa taxe carbone à l'abolition de la peine de mort, il l'a platement abandonnée, sur ordre du Medef. La ministre des Pissenlits a pensé, un temps, démissionner. « J'ai trop entendu que l'écologie ne « rapportait rien », qu'être exemplaire « ne servait à rien », que les contraintes écologiques « couleraient nos entreprises », que j'étais une gentille « utopiste ». » Malheureusement... « J'ai envie de faire ce pari que, peut-être, j'aiderai un peu à changer les choses. »

 

Et même changer le monde ! Ouf, respirez, Neuilléens, Neuilléennes, habitants du XVIe, « changer de monde, ce n'est pas toujours être altermondialiste ». Selon Chantal Jouanno, le seul qui porte le changement, c'est le régime le plus à droite depuis Vichy. Après avoir rencontré régulièrement les dociles WWF et Greenpeace au QG UMP de la campagne présidentielle, la secrétaire d'Etat a l'impression d'avoir écrit le « premier tome » de l'écologie en 2007, avec le Grenelle de l'environnement qui « lève les verrous antiécologiques ». « Une feuille de route pour la France de demain », « une nouvelle page d'histoire ». Rien que ça ! Avant nous, la droite ultra-réac qui a accompli « une révolution intellectuelle sans précédent » (sic), l'écologie n'existait pas.

 

Green is green

 

Pourtant, les sauveurs de la planète n'ont appris l'existence du GIEC qu'en 2005. Ah tiens, un groupe de scientifiques travaille sur le dérèglement climatique depuis vingt ans... Mais c'est surtout le rapport Stern qui intéresse les philanthropes. Là, ils se rendent compte que le changement climatique risque de nuire au PIB. Tout comme la raréfaction des ressources naturelles. « Le pétrole est la source d'énergie de toute notre économie. » Et des espèces disparaissent, c'est dommage, surtout que « c'est notre économie elle-même qui dépend de la biodiversité ».

 

Sans tabou liste quelques indicateurs alarmants : baisse de la fertilité, eau, sols, air pollués, maladies respiratoires, allergies, cancers... Mais pour le moment « nous ne sommes pas malades de notre développement », assure Chantal Jouanno. Certains s'inquiètent des conséquences des téléphones portables sur la santé ? « Il est illusoire de vouloir vivre hors des ondes électromagnétiques. » Des extrémistes remettent en question les nanotechnologies ? « Le développement passe par les nanotechnologies. » Quant aux faucheurs d'OGM, ce sont de dangereux criminels, leurs « actes de vandalisme hypothèquent l'avenir ». Gasp.

 

La décroissance, ce serait la fin de l'humanité !

 

Tout de même : « Climat, biodiversité, santé, risques, toutes ces questions remettent en question [sic] notre modèle de développement et, peut-être plus encore, de consommation. Les corriger, c'est admettre que la société de consommation nous a poussés dans des excès. Admettre que nous avons souvent oublié d'être pour avoir. » Nous avons là un fragment de discours directement issu des élans messianiques du saint Nicolas (Hulot).  « J'ai toujours pensé que la clé de notre avenir n'était pas dans cette consommation triomphante, mais bien dans la conscience de notre être. » Amen.

 

Mais pas le moindre début de remise en cause du productivisme n’est esquissé. « C'est sûr qu'il faut changer de modèle. Cela ne veut pas dire aller vers un système de décroissance pure mais il faudra poser une limite aux excès. » Notre modèle de société est sain en lui-même, il faudrait juste corriger ses petits débordements. Surtout pas tomber dans le radicalisme de la décroissance ! Dominique Bourg a beau la prévenir : « Nous savons que la perpétuation de la croissance nous conduit droit au mur » ; Jane Goodall a beau l'alerter : « Nous devrions être terriblement effrayés de notre croissance économique sans borne sur une planète qui, elle, a des ressources finies », rien n'y fait. La ministre enfile les poncifs sur le mouvement antiproductiviste.

 

Exemple : « [En réponse à l'économiste benêt Jean-Paul Fitoussi, qui assure que la croissance du PIB est qualitative et non pas quantitative] Vous avez raison de souligner les limites de la logique de la décroissance, logique qui aboutit toujours in fine sur la question de la démographie. Puisque le monde est fini, l'homme prédateur et naturellement consommateur devrait s'autolimiter. D'ailleurs, même en France, il y a encore des propositions de contrôle des naissances. »

 

Le meilleur, plus loin : « La décroissance serait une impasse. De fait, la philosophie de la décroissance repose sur une confusion : ce n'est pas la croissance qui abîme la planète mais le prélèvement d'énergies fossiles [parce que les deux ne sont pas imbriqués, c'est bien connu], de matières premières, c'est-à-dire de ressources finies. Un autre modèle de croissance qui remplace des ressources finies par des ressources renouvelables ou renouvelées est possible [sic]. Un autre modèle qui pose le principe de « l'impact zéro » sur la planète de notre production et de notre consommation est possible [sic]. La décroissance n'est pas l'avenir de l'humanité, elle en serait la fin [sic], butant toujours sur la contradiction entre croissance démographique et capacités de notre planète. »

 

Elle, qui cite Hulot et Yann Arthus-Bertrand comme des penseurs références, qui n'oublie pas de consulter ces deux télécologistes lors du sommet de Copenhague, qui estime qu'en maîtrisant le nucléaire de quatrième génération, l'éolien en mer ou les carburants à base d'algues, on règle 50 % de la question du climat (!), qui espère transformer les voitures essence en véhicules électriques (!!!), conclue : « Loin de la décroissance, loin de toute nostalgie pré-industrielle, l'écologie est, à mes yeux, l'espace d'une autre croissance possible. »

 

Les incantations ne suffiront pas à duper les lecteurs. Ils décèleront, page 172, un sursaut d'honnêteté de la secrétaire d'Etat chargée de l'Ecologie : « Les politiques ont finalement peu d'outils pour agir en ce domaine. » Point.

 

Chantal Jouanno (dialogues avec Charles-Edouard Vincent, Richard Descoings, Jean-Paul Fitoussi, Dominique Bourg et Jane Goodall), Sans tabou, éditions de la Martinière, septembre 2010.

 

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