Contre Télérama

Publié le par Pierre Thiesset

Il ne faut pas se fier au titre : Contre Télérama n'est pas un pamphlet contre l'hebdo cultureux parisien. Mais un récit qui raconte la « vie périurbaine », les espaces de standardisation que la société automobile a fait pulluler. Comme dans ces précédents ouvrages parus aux éditions Allia (Anthropologie, La crise commence où finit le langage, Que du bonheur), Eric Chauvier n'est jamais donneur de leçons. Au contraire, il s'inclut dans l'analyse, s'autocritique, pour nous ouvrir les yeux sur l'ordinaire.

 

book_489_image_cover.jpgAlors pourquoi Contre Télérama ? Parce que le journal a consacré un article à la France « moche », à cet enchevêtrement de pavillons, zones commerciales, ronds points, autoroutes, enseignes publicitaires qui défigurent les abords des villes et étendent l'emprise du béton. Certes. « Comment nier cette mocheté ? », admet Eric Chauvier (1). Mais réduire les zones périurbaines à leur seule caractéristique esthétique, sans évoquer la vie des hommes qui pourtant y vivent, révèle un profond mépris. « Par ici, personne ne vient jamais chercher à comprendre les comportements humains. »

 

L'anthropologue, lui, s'intéresse à ces habitants de la mocheté. Pour donner de la voix à ces lieux inaudibles, il a enquêté sur son propre terrain. Une zone pavillonnaire bordelaise, comme il en existe partout ailleurs. Entre les pâtés de maisons similaires, des rues uniformes, droites et larges, dédiées à la vitesse, déversent un flot de voitures à intervalles réguliers. Le temps est rythmé par les bagnoles : tout le monde se déplace aux mêmes moments. Au bruit des heures de pointe succède le calme. Jour après jour.

 

Enfermées dans un espace ghettoïsé à forte teneur en cadres de l'aéronautique, les classes moyennes écoulent une existence moyenne. Le surgissement d'une femme « du monde des bars » provoque l'étonnement. Que vient faire cette intruse dans l'entre-soi ? Désespérément seuls, les individus peinent à nouer des liens. On se fait des connaissances par l'intermédiaire des enfants. A quoi bon ? On n'a pas grand-chose à se dire. Difficile de sortir des discours médiatiques convenus, du consensus et du langage stéréotypé. Parler de politique dérange. Mais une simple marque de voitures peut susciter de grands débats d'experts, sur la route de l'hyper.

 

Coupés de la nature, les périurbains n'aiment pas que le vent amène des bourgeons de chêne sur la terrasse de la maison. Ramasser les cadavres d'oiseaux éclatés contre les baies vitrées les embête : dans quelle poubelle les mettre ? Une milice s'organise pour faire taire un âne, dernier dinosaure au milieu des lotissements. Une nuit, l'animal perd un oeil sous une volée de pierres. Et braie encore plus fort.

 

Mais les familles achètent un chien. Et le supermarché présente des chevreaux, lapereaux, chiots en cage pour amuser les enfants pendant que leurs parents font les courses. Parfois, on va chercher une authenticité illusoire dans le « petit commerce », et on découvre que oui, il y a encore des graînes chez d' « authentiques maraîchers ».

 

La municipalité organise un concours ville et utopie, pour inventer une vie meilleure... Il existe depuis 20 ans. Pendant ce temps, les aménageurs rasent un bois pour y planter un écoquartier. Tout va bien, les maisons seront en bois. Quelques habitants relèvent l'absurdité, la majorité laisse couler. Dans ces zones de franchises, les bétonneurs bétonnent comme il leur plaît.

 

Mais derrière l'uniformité, persistent quelques traces de vie. Des touffes d'herbe poussent entre les fissures d'un parking. Des ados refusent d'être parqués, condamnés, et parviennent à se réunir, toujours, aux abords d'un stade ou dans un abribus, à l'écart. Quelques-uns aspirent à autre chose que du vide, et transgressent encore les standards de la vie mutilée.

 

(1) « L'ordinaire, c'est ce qui peut vaciller, s'effondrer », Le Monde, samedi 12 février 2011.

 

Eric Chauvier, Contre Télérama, Allia, 2011.

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