Dominique Voynet en Voix off

Publié le par Pierre Thiesset

Dernier volet de la série d'articles consacrés à l'inutilité du ministère de l'Environnement : après Robert Poujade, Huguette Bouchardeau et Corinne Lepage, c'est Dominique Voynet qui témoigne, malgré elle, de l'incurie de tous les gouvernements de la Ve République en matière d'écologie.

 

IMG_3533.jpgEn 1997, les Verts entrent pour la première fois à l'Assemblée nationale : ils obtiennent six députés. Devenu premier ministre, Lionel Jospin nomme Dominique Voynet au ministère de l'Environnement. L'ex-candidate aux élections présidentielles de 1995 « découvre l'ivresse d'un poste de responsabilité ». Elle est enthousiasmée par cette parcelle de pouvoir, « le pouvoir pour avancer, pour faire des choses, pour changer la vie ».

 

Changer la vie ? Ca ne va pas être possible, Madame le ministre. Certes, le gouvernement décide l'abandon du canal Rhin-Rhône et l'arrêt de Superphénix. Cette centrale n'a pas été fermée par opposition au nucléaire (puisque « à part quelques marginaux, tout le monde est favorable au nucléaire », se gargarise Jospin), mais parce qu'elle était condamnée par la succession d'incidents techniques et son coût exorbitant. A part ça, la centrale de Belleville redémarre, malgré les fissures constatées sur l'enceinte. Et le petit monde du nucléaire continue à ronronner en vase clos.

 

A part ça, les sociaux-capitalistes imposent une autoroute entre Bordeaux et Clermont-Ferrand, « projet totalement aberrant dans une région à faible trafic, déjà irriguée par une nationale à quatre voies », ainsi qu'entre Tours et Alençon. « La décision finale concernant une route revient au ministre des Transports et pas à celui de l'Environnement ou de l'Aménagement du territoire. » Certes, ils relèvent les crédits destinés aux chemins de fer à 8 milliards de francs, mais engloutissent 30 milliards dans les projets routiers. Suite au protocole de Kyoto, le programme de lutte contre le changement climatique, adopté en 2000, « déçoit par la timidité des mesures prises dans le domaine des transports ». Et ce sont les socialistes qui suppriment la vignette automobile. Dans la patrie de Renault Peugeot Citroën, des grandes surfaces, des ronds-points, des droits de l'homme et du camembert, il est interdit de toucher à la bagnole.

 

Les viandards au pouvoir

 

Le tracé « désastreux » du TGV Rhin-Rhône, avec des gares très éloignées des villes, a été dessiné pour faire plaisir au Belfortain Chevènement. Le gouvernement a autorisé le maïs OGM, sous la bénédiction de la FNSEA. Dominique Voynet, qui a fini par l'accepter en contrepartie d'un moratoire sur le colza et les betteraves génétiquement modifiées, sera vivement critiquée par les écologistes pour ne pas avoir campé sur ses positions. Comme elle sera accablée pour ne pas avoir conspué Total lors du naufrage de l'Erika.

 

La ministre verte aurait aimé instaurer un mercredi sans chasse, mettre en place une épreuve pratique pour l'obtention du permis et appliquer la directive européenne sur les oiseaux. Malgré la faiblesse de ces mesures, elle se fera incendiée par des abrutis machistes au long fusil, Chasse pêche nature et tradition en tête. « Les chasseurs exercent un lobbying pressant sur les élus et le gouvernement », l'Assemblée est composée de « représentants du peuple » qui prennent soin de ne pas froisser les viandards.

 

La mise en place du réseau Natura 2000 a été retardée sous la pression des chasseurs et agriculteurs. Les zones protégées seront moins nombreuses que prévu. En voulant créer une taxe pour faire payer les responsables de la pollution de l'eau, Voynet verra son bureau saccagé par des céréaliers beaucerons, jamais inquiétés par la suite.

 

Automobile, chasse, agriculture intensive, nucléaire, les lobbies règnent. « De façon générale, les dossiers du ministère de l'Environnement sont soumis à un examen interministériel plus rigoureux que d'autres. Cette différence de traitement s'explique simplement par la puissance des lobbies qui agissent dans le champ de compétences de chaque ministère. Il y a un lobby des transporteurs routiers, un lobby des paysans. Il n'y a pas de lobby de l'environnement. Quand on ne peut pas agiter la menace de troubles sociaux, il faut être beaucoup plus convaincant. » Sans compter qu'une loi, même quand elle finit par être votée par ce Parlement qui « fonctionne mal » et fait preuve de « lourdeur procédurale », est souvent inappliquée (les décrets n'étant pas publiés), modifiée par des amendements ou encore non respectée sur le terrain. La loi littoral n'a pas empêché le bétonnage de la Côté d'Azur, la loi sur l'eau n'empêche pas les algues vertes de proliférer en Bretagne... « La loi, seule, est insuffisante. »

 

« Le ministère des petits pas »

 

Dans ce « rapport de force permanent », Dominique Voynet est isolée, seule écologiste dans un gouvernement qui ne l'est pas. Dans la composition même de la table autour de laquelle siège le conseil des ministres, elle est éloignée des principaux protagonistes. Et elle ne peut compter sur son faible groupe parlementaire ni sur son parti, très minoritaire dans le jeu politique, pour peser.

 

Impossible de se débattre dans une « administration sans moyen », de rendre efficace ce « petit ministère de l'Environnement », pourtant « incroyablement sollicité sur tout le territoire et sur tous les sujets ». « Un ministre de l'Environnement doit être partout et avoir le don d'ubiquité : on le somme de trouver dans l'urgence des solutions à des situations complexes qui ne peuvent se régler par une mesure technique ponctuelle et qui appellent à des changements en profondeur de la société. Il est amené à prendre des décisions impopulaires dont l'impact positif pour l'environnement ne se fera sentir qu'à long terme. » Ce rythme très intense imposé au ministre « explique au moins autant que le cumul des mandats la dépossession progressive des dossiers et l'influence croissante des conseillers ou des administrations ».

 

Elle finira par partir, en 2001, après avoir été élue secrétaire nationale des Verts. Fatiguée. « J'ai le sentiment d'être en panne, de subir, jour après jour, la pression des lobbies, la lourdeur des procédures et, pire que tout, la remise en cause permanente des arbitrages rendus. » Mais, même si elle considère que « le parti socialiste ne comprend décidément rien aux Verts », elle juge la participation des écologistes au gouvernement productiviste « utile ». Selon elle, seule une « minorité » des Verts s'y opposait.

 

Dominique Voynet essaie de se convaincre : « Nous avons beaucoup obtenu ! Pas assez, évidemment, au regard de nos idéaux et de la gravité de la crise écologique. » Des mesurettes qui ne s'attaquent jamais à la racine des problèmes, c'est tout ce qu'a arraché, en quarante ans, ce ministère « des petits pas ». Or, « c'est de fait à un changement de civilisation que nous sommes conviés. Un changement auquel s'oppose tous les intérêts immédiats, ceux des Etats, des entreprises mais aussi de tout un chacun défendant son mode de vie ». La subversion ne passera pas par les détenteurs du pouvoir. Tout au plus pourront-ils mettre en place un régime totalitaire quand il s'agira de gérer la pénurie (1).

 

« 99 % du changement climatique est lié à l'inclinaison de la Terre », dormez braves gens

 

Après Dominique Voynet, Yves Cochet sera lui aussi réduit à l'impuissance. Son année transparente au gouvernement contraste avec la radicalité des mesures que préconise l'unique député en faveur de la décroissance (comme dans son Antimanuel d'écologie).

 

Et puis, en 2002, la droite revient au pouvoir. Chirac l'imposteur fait un discours grandiloquent à Johannesburg (« la maison brûle et nous regardons ailleurs »). Pendant ce temps, sa ministre Roselyne Bachelot déclare, entre autres conneries abyssales : « 99 % du changement climatique est lié à l'inclinaison de la Terre. » A la suite de l'incompétente notoire à peine caricaturée par les Guignols, Serge Lepeltier ne sera que de passage. Le maire de Bourges, pas franchement radical (exemple), se fera bâcher pour avoir simplement proposé de mettre en place le principe pollueur-payeur. Nelly Ollin lui succèdera, une ministre dont le nom même a été oublié, c'est dire le vide de son action.

 

Mais voilà qu'en 2007 le nouveau gouvernement pétainiste sonne le tocsin : on va rendre plus féconde la terre mère (et aussi la défendre contre les sarrasins). On plastronne avec un Grenelle de l'environnement qui s'efforce de liquider la véritable écologie politique, celle, subversive, qui vise à renverser le productivisme suicidaire. Le comique Borloo annonce l'avènement de la « révolution écologique ». Cet été, entre deux verres, le ministre a même déclaré que le tout routier, c'était fini. Tout en autorisant la mise en chantier de 900 nouveaux kilomètres d'autoroutes (2). Décidément, ils n'ont pas fini de nous prendre pour des cons.

 

(1) Bernard Charbonneau, Le feu vert, Parangon/Vs, 2009.

(2) La décroissance, « Borloo super-héros », n°72, septembre 2010, page 4.

 

Dominique Voynet, Voix off, Stock, 2003.

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