L'autorefoulement et ses limites, ou la dénégation sans limite

Publié le par Pierre Thiesset

Les éditions Descartes & Cie ne s'honorent pas en publiant L'autorefoulement et ses limites. Ce texte, aussi abject que court, ne laisse aucune place à l'esprit rationnel, rigoureux qui caractérisait René Descartes. Ici, Mathieu Flonneau se livre à une psychologisation de prisunic pour tenter de discréditer toute critique de l'automobile. Raté. En foulant au pied la droiture cartésienne, c'est lui-même que l'auteur discrédite.

 

9782844461735.jpgSur la couverture, deux bagnoles s'immiscent dans un dessin extrait du test de Rorschach (*). Et avant la préface, un nuage de mots entoure « automobile » : inconscient, tabou, fétichisme, sacré, mythe, effusion, rêves, phantasmes, projection, transfert, pulsion, dépression, résilience, névrose, haine, amour refoulé, déni, reniement, retour de refoulé, sublimation, surmoi, psyché, expiation, condamnation, thérapie, cure, hypnose, soin, paronia [sic, sic, sic et resic]... Ca se veut psychanalytique. C'est juste pathétique.

 

« Il y a dans la haine de l'automobile une forme de haine de soi », assène Mathieu Flonneau, historien « amoureux de la voiture » et testeur de divan. La critique radicale de la déesse sur quatre roues ne peut provenir que de névrosés, des frustrés, schizophrènes, riches démagogues et hygiénistes. Peu importe si les arguments développés depuis les années soixante montrent l'irrationnalité du système automobile, son inefficacité, son coût exorbitant, les dévastations qu'il engendre sur le plan environnemental, sur la santé des individus, la destruction de la convivialité, la perte d'autonomie, de liberté, les flots de sang versés sur la route, les peuples affamés par les agrocarburants... L'auteur ne juge pas nécessaire d'étayer ses sentences. Pour débattre du fond, il n'y a personne. A quoi bon ? La critique de la voiture est jugée « trop intellectuelle ».

 

Mathieu Flonneau n'hésite pas à s'arranger avec les faits. « L'automobile doit achever son processus de civilisation : elle doit moins tuer et moins polluer, mais indiscutablement et presque de façon invisible – tant les sensibilités sont exacerbées relativement à ces défauts ! - c'est ce qu'elle fait ! » Un « défaut » : 1,3 million de morts par an sur les routes (source : Organisation mondiale de la Santé). Les névrosés qui s'alarment de ces « défauts » font preuve d'une sensibilité exacerbée... La vie humaine n'a plus aucune valeur pour les propagandistes du culte de la voiture. Qui n'hésitent pas à mentir effrontément : contrairement à ce que raconte l'imposteur, la pollution émise par le système automobile ne baisse pas, ni le nombre de tués (à  l'horizon 2030, l'OMS prévoit 2,4 millions de morts par an, hécatombe routinière).

 

« Et si l'auto faisait aussi République ? »

 

Oublions les cadavres, la voiture, c'est la liberté, martèle l'historien des pots d'échappement. Tout comme la guerre c'est la paix. La voiture, c'est l'égalité, la fraternité, la démocratie, la vitesse. C'est le progrès, le meilleur des mondes, l'affranchissement, la croissance. C'est un « vecteur de richesse et de développement », de prospérité. Mieux : « Et si l'auto faisait aussi République ? » On se demande comment les révolutionnaires se sont passés de voitures en 1789. Bref, soyons conservateurs : « La mort de l'automobile est-elle probable ? Non. Est-elle souhaitable ? Moins encore d'un point de vue libéral humaniste. » Rien que ça.

 

Le justicier a l'impression de partir en croisade contre le politiquement correct, croyant l'automobilisme persécuté, dans une « ambiance médiatique anti-automobile qui surdétermine de façon négative et inconsciente le rapport sociétal contemporain à l'automobile ». Il cherche à « resituer l'automobile dans la dynamique des bonnes raisons positives qui ont conduit à l'acquiescement général devant une automobilisation massive et générale », à réhabiliter Pompidou, à lutter contre la diabolisation, l' « intégrisme du discours » des anti-voitures. Et surtout, à dé-cul-pa-bi-li-ser les automobilistes.

 

L'affligeante stupidité de ce bouquin destiné au pilon se révèle de manière caricaturale dans les quelques jugements péremptoires vomis sur le mouvement antiproductiviste. Mathieu Flonneau décèle une « conspiration » chez les objecteurs de croissance. Et il ose les associer au Vélib. Trois secondes de recherche auraient suffi à un écrivain un tant soit peu préoccupé par la pertinence de ses propos pour constater que les premiers critiques des vélos en libre-service financés par la pub, ce sont les écologistes antiproductivistes. Mais la profondeur est ici exclue.

 

Ce travail bâclé constitue néanmoins un document réjouissant pour tous les opposants au délire motorisé. Il montre que les promoteurs de la bagnole n'ont plus aucun argument rationnel à opposer aux critiques grandissantes. Il ne leur reste plus qu'une psychologisation de bas étage, il ne leur reste plus qu'à jeter l'opprobre sur les antibagnoles, qu'à les insulter. Parce qu'ils n'ont plus rien à dire sur le fond. Ils sont à bout de souffle, vaincus. Pendant que l'agence internationale de l'énergie reconnaît que le pic de production pétrolière a été atteint en 2006, leur système s'effondre.

 

(*) Ce test prétend déterminer la personnalité, selon l'interprétation de tâches...

 

Mathieu Flonneau, L'autorefoulement et ses limites, Descartes & Cie, 2010, 14 euros.

 

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