L'homme qui tuait des voitures

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_1531.JPGUn chauffard pulvérise une poussette en pleine rue. Ecrabouillé, le bébé. Comme si de rien n'était, le tueur continue sa route. Pour Nicolas Carnoz, le père, la douleur est trop profonde. Il décide de s'attaquer frontalement aux conducteurs, ces assassins en puissance, ces détenteurs d'un permis de tuer. Juché sur son vélo, le colosse arpente les rues de Paris, le corps puissant, sculpté, pour traquer la cohorte de caissons qui transpire la connerie. « Cette sensation de vitesse qui part des cuisses, ce fondu déchaîné dans le vent ! Un coup de frein et je slalome entre les voitures pour traverser l'avenue. Je domine les carcasses plates et rabougries. Je me hisse, à près de deux mètres du sol, en danseuse, avec une vision panoramique, tandis que les rampants sur pneumatiques se tassent sur leurs toits brûlants. Ils s'assèchent, alors que je me trempe dans la moiteur de juin. La sueur perle sur mon front et dans mon dos. Je me baigne dans mon propre corps en maîtrisant l'air qui m'encercle. Respirer par à-coups, bloquer l'inspiration au moindre centilitre de gaz qui effleure mes narines. Souffler saccadé. Et glisser mon guidon dans un interstice entre deux rétros. » A l'aide de rayons tranchants, le justicier égorge quelques bêtes du troupeau, engoncés dans leur prison fumante. 1, 2, 3... La série ne fait que commencer, une grande peur s'abat sur la ville.

 

Rapidement, l'affaire du « cyclotueur », de « l'homme qui tuait des voitures », fait les gros titres des médias. Le monde politique s'empresse de lancer des appels au calme. La police déploie tout son arsenal pour le retrouver. Pensez-vous, s'attaquer à l'automobile, cet « emblème de la liberté individuelle », ce « patrimoine industriel de la France »... Forcément, tout le système répressif traque ce genre de déviants. On ne s'alarme pas sur les 30 millions de victimes qu'a faites l'automobile. Mais quand un ennemi public laisse derrière lui une vingtaine de cadavres de conducteurs... Il fait chuter le nombre d'immatriculations, la consommation, les plus gros vendeurs d'obus sur roues tirent la langue, l'économie est ravagée, la sécurité intérieure mise à mal !

 

D'autant plus que le gaillard suscite des vocations. Les cyclistes, eux aussi, se mettent à défier automobilistes et CRS pour se réapproprier les rues, dans toutes les villes de France. Partout, les monstres métallisés battent en retraite. On ne les voit plus, les conducteurs collés au pot d'échappement de leur prédécesseur, comme des chiens se reniflant le cul. Finis, les embouteillages permanents, la cacophonie de klaxons, l'hystérie collective, l'odeur carbonique, la fureur. Eradiquée, la vérole de l'automobilisme, quintessence matérielle du capitalisme. Les cercueils roulants, coupables d'un génocide, ne crachent plus leur venin d'ozone et de CO2 dans les bronches des asthmatiques et autres allergiques. La beauté, souillée par les déjections automobiles, reprend sa place. Les dernières cages en métal sont incendiées.

 

Les hommes débarassés de leurs machines redécouvrent l'air pur, la liberté de marcher en paix dans des rues désertes, apprécient le silence, reprennent possession de l'espace public, confisqué par des décennies de tout automobile. Paris s'est autoproclamée libérée. Arrêtez vos moteurs, respirez le bonheur.

 

Eric Le Braz, L'homme qui tuait des voitures, Editions J'ai lu, 2003.

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Arno und Wiebke Baumfalk 05/03/2010 22:58


Hi Radfahrer,
wir haben mit Hilfe des online-Übersetzers Eure Texte gelesen und uns sehr amüsiert. Schön, daß ihr so eine tolle Reise hattet. Wir freuen uns, ein Teil davon gewesen zu sein. Noch viele Abenteuer
wünschen Euch Arno und Wiebke aus Norddeutschland.