L'idéologie sociale de la bagnole

Publié le par Pierre Thiesset

IMG-copie-3.jpg« L'automobilisme de masse matérialise un triomphe absolue de l'idéologie bourgeoise. » De leur naissance et jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les bagnoles étaient des « biens de luxe inventés pour le plaisir exclusif d'une minorité de très riches ». A la suite d'Hitler, qui a ordonné à un M. Porsche obéissant la création d'une voiture du peuple (Volkswagen), les constructeurs se sont mis à produire en masse, pour la masse. Attirés par les prix en baisse, les bons consommateurs, populos compris, se sont rués dessus, n'hésitant pas à s'endetter  lourdement pour acquérir l'objet. « Pour la première fois dans l'histoire, les hommes deviendraient tributaires pour leur locomotion d'une source d'énergie marchande. » Le peuple entier était placé sous la « dépendance radicale » des industries pétrolières et automobiles. Il est devenu client, passif. Il ne peut même pas assurer lui-même la réparation de son joujou : des experts doivent le prendre en charge.

 

Problème : « Si tout le monde accède au luxe, plus personne n'en tire d'avantages. » Quand elle a été inventée, la voiture procurait aux bourgeois le privilège de rouler plus vite que les autres. La généralisation de l'automobile a conduit à un ralentissement des déplacements. La collectivité a beau multiplier les infrastructures, les ponts, les tunnels, les autoroutes, les rocades, les périphs... Ces nouveaux axes engendrent toujours un surcroît de trafic. Les villes atteignent la saturation. Les voies sont paralysées. On dépense énormément de temps dans les déplacements, mais aussi du temps de travail pour se payer ces déplacements. Au final, un automobiliste étasunien ne se déplace pas plus vite qu'un piéton, comme l'avait calculé Ivan Illich dans son ouvrage référence Energie et équité. S'ils n'avaient pas été démantelés par le tout-voiture, les transports collectifs et les modes de déplacement doux (vélo, marche) seraient beaucoup plus efficaces. Non seulement nous irions plus vite que dans nos tas de tôles individuels, mais en plus nous économiserions un espace rare.

 

Car, autre facette de l'idéologie bourgeoise de la bagnole, le possesseur d'une voiture spolie les autres usagers de la route. Il s'accapare l'espace. L'individu prévaut sur la collectivité. « La généralisation de l'automobilisme individuel a évincé les transports collectifs, modifié l'urbanisme et l'habitat. » La ville est devenue inhabitable, « puante, bruyante, asphyxiante, poussiéreuse, engorgée ». Les gens ont maintenant besoin de bagnoles pour s'enfuir en campagne et s'évader de l'enfer citadin créé par leurs bagnoles.

 

« Egoïsme », esprit de compétition, agressivité, « comportements universellement bourgeois »... Malgré le caractère foncièrement « antisocial » du luxe sur quatre roues, la droite comme la gauche traite l'automobile en « vache sacrée ». Il faudra une « révolution idéologique » pour renverser la déesse. Cela passe par la re-lo-ca-li-sa-tion, la mise en place de « fédérations de communes ». Nous devons réapprendre à vivre sur un territoire restreint et mettre un terme à la spécialisation des zones (une pour le travail, une pour l'habitat, une pour les commerces, une pour les services...).

 

 

André Gorz, « L'idéologie sociale de la bagnole », dans Ecologie et politique, Editions du Seuil, 1978. L'article, paru dans la revue Le Sauvage de septembre-octobre 1973, est disponible ici : http://www.les-renseignements-genereux.org/var/fichiers/f7__bagnole.pdf

 

 

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Publié dans Livres anti-bagnoles

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