L'urbanisation du monde

Publié le par Pierre Thiesset

Le Monde diplomatique publie un Manière de voir consacré à l'urbanisation du monde. Cette revue brillante est en kiosque de décembre à janvier.

 

arton19908.jpgDepuis 2007, le monde a basculé : la population habite désormais en majorité dans les villes. Cette urbanisation exponentielle récente constitue une rupture historique entre l'humanité et son environnement, nous et notre milieu naturel. Les hommes ont perdu le lien avec la terre, ils évoluent dans des espaces artificiels qui nécessitent une extraction sans cesse croissante de ressources naturelles, une production d'énergie immense, des réseaux de transport et des infrastructures pharaoniques.

 

Quelques mégapoles reliées entre elles concentrent le pouvoir et l’activité économique, le travail et le capital. Les villes drainent les foules venues chercher de quoi survivre. Mais le chômage de masse s’étend. Les bidonvilles et autres taudis représentent un péril sanitaire, quand 2,5 milliards d'hommes ne disposent pas de toilettes.

 

La population la plus défavorisée est exclue de l’espace public, éloignée en périphérie. Partout, à Marseille comme à Vientiane, Pékin ou Johannesburg, les centres-villes sont vidés des couches populaires. Sans production, sans artisans, ils deviennent des zones uniformes dédiées à la consommation. Reléguée dans des quartiers dits « sensibles » qui font si peur, la méchante racaille, qu'on pointe du doigt en oubliant d'évoquer leur état de dominés, souffre de la ségrégation sociale et spatiale. La gentrification est menée tambour battant, activée par la spéculation immobilière et l’abusive propriété du sol.

 

Pendant que les plus riches se ghettoïsent dans des quartiers résidentiels privatisés, surveillés, fermés, d’autres se réservent des enclaves de verdure. Leur goût pour la nature détruit la nature : les pavillons s’étalent, la circulation automobile s’intensifie, le béton gagne du terrain. « Associée à l'automobile, la maison individuelle est en effet devenue le leitmotiv d'un genre de vie dont l'empreinte écologique démesurée entraîne une surconsommation des ressources naturelles insoutenables à long terme. » Des villes communiquent sur leurs prétentions écologistes, Masdar se veut une vitrine verte dans un Golfe où sont construits des îles artificielles, des aéroports internationaux, des circuits de Formule un, des pistes de ski, des hôtels de luxe et autres gratte-ciels réservés au tourisme international et à l’hyperconsommation.

 

On n'habite pas les villes : elles sont homogénéisées, fonctionnelles, divisées en bureaux, zones commerciales, zones industrielles, zones résidentielles, zones de promenade. Le tout entrecoupé de routes et parkings. Les espaces publics sont artificiels, la vie collective est exclue, les citoyens réduits à la passivité. D'autant plus que la ville est devenue l’emblème de la flexibilité : on n'y vit pas, on n'y est que de passage. Les travailleurs précarisés et déracinés ne s’attachent pas à un lieu qu’ils vont quitter. Ils sont indifférents, non impliqués dans la cité. Les relations superficielles et distantes abolissent la fraternité.

 

Face à la dégradation du lien collectif, c’est aux citoyens de se réapproprier leurs lieux de vie. L'urbanisme, l'architecture, ce sont des questions politiques qui nécessitent une participation active des habitants et qui ne peuvent être confisquées par une technocratie d’experts. Revenons au militantisme des années 60, 70, quand le quotidien était au centre des préoccupations (notamment avec les situationnistes). Autogérons l’aménagement du territoire. Et retrouvons le rapport à l’espace, au temps, la relation à autrui et au monde direct, de plus en plus malmenés par les moyens de communication instantanée.

 

Sommaire : http://www.monde-diplomatique.fr/mav/114/

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