La liberté de circuler

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_1622.JPG« L'automobile a fait son apparition en tant qu'amusement réservé aux riches et condamné par les gens ordinaires comme une arme mortelle lâchée dans les rues. » Puis elle s'est généralisée dans les sociétés dites « développées », aux dépens des autres moyens de transport. « Ce sont des millions de décisions individuelles qui ont mené à notre esclavage vis-à-vis de l'automobile. » Aujourd'hui, les propriétaires de bagnoles, même les plus prolétaires d'entre eux, ont adopté un discours bourgeois : ne touchez pas à ma voiture, à mon privilège. Comme l'évoque René Dumont dans sa préface : « L'automobile est (avec l'avion) le monopole des riches, parce que la voiture particulière ne peut se généraliser à travers le monde, faute de ressources. » L'utilisation de l'automobile par une minorité repose sur l'exclusion de la majorité.

 

Dès que l'on s'attaque à ce fétiche, ses partisans braillent : attention danger, c'est « la liberté de circuler » qui est menacée. Or la mobilité de tous ne peut passer par ce mode de transport individuel. Inefficace, il gaspille d'énormes quantités d'énergie. Il a déjà détruit une bonne partie des stocks de pétrole, dont l'extraction commence à diminuer. Aucune source d'énergie ne peut parvenir à alimenter un monde tout-automobile. Celui-ci provoquerait un chaos climatique, perspective qui est déjà en bonne voie. Cette « liberté » constitue une « menace omniprésente » et aboutit à un massacre. « Le prix irréductible à payer pour la liberté de circuler des autres est un prix mortel. » Simple fatalité. La circulation automobile a monopolisé les rues, transformé les places publiques en parkings, détruit la convivialité. C'est un non-sens économique, alors que la plupart de ses coûts sont supportés par la collectivité (frais de santé, construction d'infrastructures...). Libre, l'automobiliste ? Il dépend d'industries surpuissantes, des trajets imposés par l'asphalte que la société lui déroule, du pétrole qu'on va lui chercher au prix de guerres. Tellement libre que, pour éviter un carnage trop voyant, il doit apprendre le code de la route, appliquer docilement les règles, être contrôlé et réprimé par les flics.

 

Dans nos pays riches, l'homme choisit moins la voiture par passion que par nécessité. Non pour éprouver un sentiment de liberté, mais parce qu'il doit se soumettre à une organisation du territoire calquée sur les injonctions du lobby automobile. Il est victime d'un espace entièrement voué à l'écoulement de ces diarrhées interminables, le trafic de carrosses.

 

Ce « livre anarchiste sur les transports » lance des pistes pour « reconquérir notre indépendance vis-à-vis de l'automobile ». L'auteur, Colin Ward, propose avant tout de redéployer le chemin de fer. Le rail, qui a été démantelé par la route, est pourtant plus efficace et moins polluant pour transporter voyageurs et marchandises. Propriété de la nation, il devrait être contrôlé par les travailleurs, les usagers, et tous les citoyens. C'est à nous de nous organiser pour conserver les liaisons locales malmenées par l'obsession de rentabilité des compagnies ferroviaires, de réinstaller un réseau qui couvre tout le territoire. A nous de contrôler les transports en commun (train donc, mais aussi bus, tramways en ville, taxis collectifs), d'en faire des services publics attractifs. Pour inciter à délaisser sa voiture, ceux-ci devraient être gratuits pour l'usager, financés par des taxes sur les automobiles, une contribution des entreprises et des salariés. « Le subventionnement d'un système de transport public coûterait moins cher que la construction de routes et les pertes causées par l'engorgement du trafic et la pollution. » Colin Ward veut donner la priorité aux piétons et aux vélos en ville, sur les modèles danois et hollandais. Il appelle à arrêter la construction des autoroutes, qui engendre toujours une hausse de la circulation. Offrir à tous la liberté de circuler, c'est aussi changer nos modes de vie, éradiquer les transports inutiles, la démesure des quelques jours de vacances passés à l'autre bout de la planète, le délire des marchandises importées des quatre coins du monde. Pour en finir avec le mythe : « L'ère automobile a été la catastrophe du XXe siècle ».

 

Colin Ward, La liberté de circuler, pour en finir avec le mythe de l'automobile, Atelier de création libertaire et éditions Silence, 1993. Colin Ward vient de mourir, le 11 février dernier. Voici un hommage.


Publié dans Livres anti-bagnoles

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