Le grand embouteillage

Publié le par Pierre Thiesset

LE-GRAND-EMBOUTEILLAGE.jpgA Rome, toutes les routes sont embouteillées. L’équipe de foot d'Italie bat la Yougoslavie dans un stade désert : les supporters écoutent le match à la radio, bloqués dans les bouchons. Les programmes télévisés s’interrompent : le personnel est retenu sur l’asphalte. Comme les camions citernes. Une pénurie d'essence est à prévoir.

 

Tous agglutinés, « ils ne savent même pas pourquoi ils ont pris leur bagnole ». Les coups de klaxon retentissent, les insultes fusent. Un (automo)débile slalome pour gagner trois places. Un couple se défait. Une hystéro braille. Un mec se fait démonter. Trois petits bourgeois violent une femme. Derrière leur pare-brise, les spectateurs ne bougent pas. Au contraire, ils matent. Plus loin, un excité rêve de faire l'amour à sa copine. En rut, il va et vient avec sa voiture, culbute celle de devant, celle de derrière. Sa cox, c'est l'extension de sa bite. « Tout le monde ici a les nerfs à fleur de peau. Pour la moindre égratignure ils sont capables de tuer. »

 

Un gamin se soulage sur une voiture. « L'urine corrode le vernis », s'égosille le con(ducteur). Pour passer le temps, des enfants escaladent les capots : « Petit merdeux descend de là », « salaud », « vous voulez me la défoncer ou quoi ? »…

 

Un flic passe en moto : « Coupez les moteurs, économisez le carburant. » Alors les moutons coupent. « Hé les mecs on repart », blague l'un. Les moutons rallument.

 

Ca dure. On mange dans la voiture, on dort dans la voiture. Pour aller déféquer, les embryons d’humains essaient de se cacher dans une casse voisine de la route. Leurs étrons rejoignent les carcasses empilées en décomposition.

 

Au loin, un viaduc est érigé. D’immenses piles en béton sont prêtes à soutenir l’autoroute. « Les voitures c'est fait pour avancer et c'est tout le contraire elles restent sur place... On fait des nouvelles routes, et comme de juste on fait de nouvelles bagnoles. Ils n’ont pas encore fini les routes que déjà les nouvelles bagnoles sont là. »

 

« L'automobile ne répond plus à un besoin réel de consommation. Pour cette raison qu’une voiture roule ou ne roule pas ça n’a pas la moindre importance.

- J’aimerais bien rouler quand même parce que avec cette voiture tu fais du 160.

Vous voyez, il amalgame encore un facteur de pure consommation avec un phénomène libératoire. Il est out of context. »

 

Un marcheur double les tas de tôle à l'arrêt. Dominant les carcasses plates, un cycliste se fraie un chemin dans cette longue diarrhée métallisée. Quelques îlots d'humanité surgissent ici ou là : une fille rencontre un routier, des hippies festoient dans leur camionnette, des chants s’élèvent. « Embouteillage, c'est le moment de se dire que l'homme court trop vite sans savoir où aller » ; « Toutes ces voitures pêle-mêle, ce n'est qu'un grand bordel ». Un déviant s’écarte du troupeau en posant un panneau « à vendre » sur le pare-brise.

 

Survolant la décharge en hélico, les flics avertissent : « Attention attention, l'embouteillage va se terminer. Remettez vos moteurs en marche. Préparez-vous à partir. » Les klaxons accompagnent le vrombissement des moteurs. Le flot n’a pas fait deux mètres que déjà la saturation reprend.

 

Dans une ambulance à l'arrêt, un homme meurt. Il s'est fait renverser par un bus alors qu'il traversait sur un passage piéton. Le cureton vient faire son discours : « Nous te remercions seigneur d’avoir rappelé à toi cet homme qui a souffert ici bas afin de le soustraire au désastre de ce monde. Sauve-nous ô seigneur, sauve-nous du plastique, sauve-nous des déchets radioactifs, sauve-nous de la politique de puissance, sauve-nous des multinationales, sauve-nous de la raison d’état, sauve-nous des parades, des uniformes, des marches militaires, sauve-nous du mépris dont sont accablés les faibles, sauve-nous du mythe du rendement et de la productivité, sauve-nous de tous les faux moralismes, sauve-nous des mensonges et de la propagande, respectez la nature, aimez la vie sur terre, unissez-vous charnellement dans le respect de votre prochain, forniquez n’est pas un pêché si vous le faites avec amour. » Amen.


Le grand embouteillage a été réalisé par Luigi Comencini. Le film est sorti en 1979.

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