Le ministère de l'impossible

Publié le par Pierre Thiesset

IMGLe ministère de la protection de la nature et de l'environnement est créé en 1971. Sous Pompidou. Mal barré : comment peut-il se faire une place dans une politique hyper productiviste ? Alors que le président de la République martèle qu' « il faut adapter la ville à l'automobile », détruit des anciens quartiers pour dérouler des voies express, ferme des réseaux de chemin de fer, développe l'agriculture intensive à grands déversements d'engrais et de pesticides, Robert Poujade est réduit à l'impuissance. Ministre de 71 à 74, ce gaulliste droit analyse sans détour l'échec d'une politique écologique de façade.

 

Libérales ou socialistes, les sociétés dites « développées » ont détruit l'environnement. « La puissance des moyens techniques appauvrit et ruine le milieu naturel. » Le culte de la croissance aboutit à la destruction de la vie elle-même. Il se traduit par l'asservissement des peuples et l'épuisement de la terre. Voilà pourquoi des explosions comparables à cette « révolte de la vie » qu'était Mai 68 resurgiront.

 

Ces mots ne sont pas ceux d'un militant antiproductiviste, mais de Robert Poujade, le premier ministre de l'Environnement en France. Dans son livre-témoignage, il s'appuie sur sa propre expérience pour montrer l'impossibilité d'une politique écologique au sein de gouvernements obnubilés par le PIB. Car l'écologie est un bouleversement de la société, renverse nos valeurs, questionne la sacro-sainte croissance. Elle refuse l'accaparement privé des biens et heurte les puissants. Elle est subversion (1).

 

Dans « une période où l'environnement devenait une idée à la mode », le gouvernement Chaban-Delmas, pas franchement porté sur le renversement de la société de consommation, crée donc un ministère de la protection de la nature... nain. « C'est intéressant, votre ministère. Il ne devrait rien coûter à l'Etat », entend Robert Poujade dès son arrivée. « Vous allez apprendre ce que c'est que l'administration », prévient Pompidou. « Vous n'aurez pas beaucoup de moyens. Vous aurez peu d'action très directe sur les choses. » Poujade s'incline : « Pour lui, la priorité des priorités était l'industrialisation du pays. »

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Même à l'état de demi-portion congrue, le nouveau venu gêne. Les autres ministères r e chignent à lui céder les compétences qui lui reviennent. Certains voudraient déjà le voir disparaître. Ils l'affaiblissent immédiatement et le cloîtrent dans la marginalité. Même ses bureaux, composés à la hâte avec des paravents, ne sont pas fonctionnels. « Avec 300 fonctionnaires et un budget minuscule, il me fallait infléchir – essayer d'infléchir ! - la politique d'une douzaine de ministères, disposant d'administrations puissantes, et de très grands moyens. » 

 

Mesurettes superficielles

 

Dans un champ d'action riquiqui, les mesurettes prises pendant trois ans ne changent pas la marche mortifère du progrès. S'attaquer à la racine du mal supposerait de mettre en joue le productivisme. Alors, prière de se cantonner à la superficie. L'eau est dégradée, polluée, raréfiée ? On a bien conscience que « le développement de l'industrialisation coïncide avec un immense gaspillage d'eau », mais on ne va pas critiquer le développement de l'industrialisation. On ne va pas freiner l'agriculture intensive. Juste construire des stations d'épuration.

 

La pollution de l'air provoque des maladies respiratoires, cardio-vasculaires, des cancers ? La technoscience va nous sauver, les entreprises n'ont qu'à investir dans des technologies moins émettrices de gaz nocifs et le tour est joué. Quant à l'automobile, hors de question de freiner son expansion. Au contraire, on prévoit déjà une hausse de 70 % du parc d'ici 1985 (ce qui s'est révélé rigoureusement exact, les bagnoles étant passées de 14 millions en 70 à plus de 24 millions). Le « programme d'action » contre les nuisances de l'automobile ne propose que des solutions techniques. Contre la pollution, améliorer la combustion, revoir les pots d'échappement et les carburateurs. Surtout, les normes de qualité de l'air ne doivent pas être plus sévères que celles des voisins européens, pour ne pas nuire à l'économie nationale et mettre la patrie en danger. Comment pourrait-il en être autrement, puisque l'Etat a concocté ce plan main dans la main avec les constructeurs automobiles ?

 

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On met en place la collecte des déchets, mais on ne cherche pas à freiner la production de déchets. On dit que le bruit est « un des pires fléaux sociaux », mais « il ne saurait être question de réduire le bruit des voitures à n'importe quel prix ». On voudrait une biodiversité foisonnante, mais on ne va pas pointer du doigt les monocultures intensives, le remembrement, la disparition des zones humides, la déforestation, la multiplication des routes, la prolifération des chasseurs.

 

On aimerait préserver les paysages, mais sans trop gêner les puissants promoteurs immobiliers : et voilà une belle station touristique en plein Mercantour ! « Il faut amener les aménageurs à s'inquiéter des conséquences de leur projet », espère-t-on quand même, plein de naïveté. Inscrire dans la loi que la protection de la nature est d'intérêt général, généraliser les enquêtes publiques et les études d'impact ? Les ministères de l'industrie et de l'équipement n'en ont pas voulu. « J'ai souvent ressenti avec amertume la force des intérêts privés et la faiblesse de l'Etat. J'ai eu trop souvent le sentiment de lutter presque seul [...] contre des entreprises que tout aurait dû condamner. »

 

Quant à la réflexion sur la ville, elle s'arrête à la plantation de fleurs aux abords des parkings et au ravalement des quartiers. Poujade a beau alerter sur l' « impossibilité d'adapter la ville à l'automobile », le gouvernement s'en charge. Les autoroutes se multiplient, le ministère de l'Environnement a le droit d'émettre un avis sur le tracé, en aucun cas de s'interroger sur le bien-fondé de la bétonnisation. Et après le premier choc pétrolier, quand Messmer décide de répandre le tout-nucléaire, le commissariat à l'énergie atomique et EDF obtiennent les pleins pouvoirs.

 

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Le ministre propose de faire payer les pollueurs ? Les taxes ne plaisent pas aux ministères de l'économie, de la finance, de l'industrie et du commerce. « On accepte de subventionner n'importe quelle activité sous la pression des intérêts privés, mais beaucoup plus difficilement de prélever une part très modeste de profits faits au détriment de la collectivité, pour lui permettre de réparer des dommages. »


 Le ministère de l'oxymore


« La civilisation industrielle a préféré le rendement immédiat à la protection des ressources naturelles. » Robert Poujade a bien conscience qu'une politique de l'environnement entraîne une réflexion sur notre mode de vie, une critique du cycle production-consommation, une mise en cause de la croissance et du profit. Au ministère, le rapport du club de Rome trouve un grand écho : « La croissance en flèche de la population, l'exploitation abusive des ressources naturelles conduisent à un désastre écologique, à la dégradation de la biosphère, à la crise et à l'impasse. »

 

Pompidou s'en contrefout : « La croissance était pour lui le critère de la réussite politique. » Comme tous les dirigeants du pays : « De plus en plus, la fin de la période d'abondance sonnait, et les responsables ne s'en accrochaient que plus désespérément à leurs habitudes intellectuelles et à leurs recettes électorales. »

 

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Malgré cette critique de la croissance, inimaginable dans la bouche d'une Jouanno aujourd'hui, le ministre ne parvient pas à se dépêtrer de ses contradictions. Pour lui, l'essentiel est de « contrôler la croissance sans en casser le dynamisme ». Un peu moins de gaspillage, un peu moins de consommation, un peu plus de morale, et la vertu sauvera le monde. Mais le capitalisme est indépassable, l'expansion est une « nécessité sociale », l'homme est « voué à l'industrie », allons, il ne faut pas sombrer dans le « radicalisme » et l' « intégrisme » des objecteurs de croissance. C'est ici que réside l'impuissance du Ministère de l'Environnement, ministère de l'oxymore qui veut concilier les inconciliables : « La croissance économique et l'épanouissement de la qualité de la vie. »

 

Autogestion généralisée

 

L'écologie menée par le capital, c'est comme la paix organisée par l'armée. Le ministère de l'Environnement s'apprête à célébrer ses quarante années d'échec. La conclusion qui en découle ? Elle figure déjà dans les prises de position des précurseurs de l'écologie politique, la vraie, celle des années 70 : la seule issue, c'est la révolte du peuple contre une société qui conduit à la mort. La destruction d'un capitalisme qui a dégradé tous les aspects de la vie. La prise en main de nos existences. Ce sera par l'autogestion, quand le peuple produira lui-même pour lui-même ce dont il a besoin, quand les hommes géreront collectivement les ressources naturelles et leur milieu de vie, sans les laisser aux mains de « spécialistes », que la « révolution écologique » annoncée par le rigolo Borloo se réalisera. Certes, vu l'état de lobotomisation d'une majorité qui adore « travailler plus pour gagner plus », y a du boulot.

 

(1) Claude-Marie Vadrot, L'écologie, histoire d'une subversion, Syros, collection points chauds, 1977.

 

Robert Poujade, Le ministère de l'impossible, Calmann-Lévy, 1975.

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