Le ministère du possible... Ou l’illustration de la méthode Coué

Publié le par Pierre Thiesset

Emile Coué de la Châtaignerie, psychologue et pharmacien, est passé à la postérité pour sa méthode de “guérison” fondée sur l’autosuggestion. Tu es en phase terminale de ton cancer généralisé ? Répète après moi : “Je vais bien, je vais bien, je vais bien. Je vais de mieux en mieux. Je vais guérir.” Huguette Bouchardeau, secrétaire d’Etat de 1983 à 1984, puis ministre de l’environnement jusqu’à 1986, livre une magnifique illustration de cette méthode. Répétez après moi : l’écologie dans un gouvernement productiviste, “c’est possible, c’est possible, c’est possible. L’homme va de mieux en mieux. Les ressources naturelles abondent. La vie reprend ses droits.”

 

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Huguette Bouchardeau était secrétaire nationale du parti socialiste unifié (PSU). Candidate aux présidentielles de 1981 (1,11 % des voix), elle rejoint le gouvernement Mauroy en 1983. Et voilà comment une militante antinucléaire et partisane de l’autogestion s’assied sur ses convictions en collaborant à un pouvoir pro-nucléaire, pro-croissance, “socialiste” à forte teneur capitaliste. Une grande partie des membres du PSU ont beau s’indigner, obtenir un fauteuil compte plus que la loyauté dans les idées.

 

Selon ses “centres d’intérêt les plus forts”, elle aurait dû être nommée ministre du travail ou de l’éducation. Ce sera l’environnement. "Jamais pourtant l'écologie ne m'a semblé suffisante pour remplir un projet de société."

 

“Un ministère qui n'émarge qu'au millième du budget de l'Etat peut-il être un ministère sérieux ?”

 

Après son élection, Mitterrand empêche la militarisation du Larzac et la nucléarisation de Plogoff. Ce sera tout. “Je savais [...] que le gouvernement, ayant déjà arrêté sa position sur le nucléaire et jouant sur la continuité, ne pouvait guère aller plus loin.” Elle connaissait la “place marginale de l'environnement dans le gouvernement”. “Pierre Mauroy se montrait peu sensible aux grandes questions d'environnement.” “Je ne rêvais donc pas d'obtenir par ma seule présence au gouvernement, un changement de cet état de choses.” De toute façon, “les grandes années de l'écologie sont terminées”.

 

Malgré elle, Huguette Bouchardeau montre toute l’étendue de son impuissance. “Un ministère qui n'émarge qu'au millième du budget de l'Etat peut-il être un ministère sérieux ?” “Pour les cercles de la politique et de l'administration, il est réputé marginal ou gênant, et souvent les deux à la fois.” Outre la “petitesse des moyens”, l’ex-ministre signale l’étroitesse de son champ de compétences : "Difficile d'être le ministre des égoûts et des décharges publiques. [...] Je plaisante un peu en présentant ainsi les rôles et limites d'un responsable de l'environnement ; un peu seulement" (souligné par moi).  Quant au “foisonnement des lobbies” dans l’Etat : “Quand je faisais une communication devant mes collègues ministres, ils m’écoutaient avec beaucoup d’attention, souvent même ils m’approuvaient. Pourtant, mon argumentation ne pesait pas lourd, confrontée aux discours d'un industriel, d'un agriculteur ou d'un économiste.”

 

Lobbies ? “La réalité est plus complexe. EDF n’est pas un lobby à proprement parler, c’est-à-dire une force extérieure à l’Etat : elle a ses représentants dans l’appareil. Les constructeurs automobiles ne sont pas des lobbies : ils ont leurs experts au ministère de l’Industrie. Difficile parfois de reconnaître son interlocuteur : est-ce le pouvoir politique ou EDF, l’entreprise ou le ministère ?” Exemple : “Au cours du débat sur la pollution automobile, j'ai annoncé que les constructeurs devraient dorénavant réaliser des modèles plus propres et, partant, plus coûteux. Qui a répondu : le ministre de l'Industrie ou les responsables de Renault et Peugeot ?” De quoi détruire les dernières illusions sur la défense acharnée de l’intérêt public par les représentants du peuple...

 

"A l'horizon 90, la Seine sera redevenue propre"

 

Allons, ne sombrons pas dans le pessimisme d’un Robert Poujade. « Ce ministère est, par excellence, celui "du possible". » Il faut faire preuve d’un "optimisme raisonné". Quitte à asséner une série d’impostures.

 

Du type : avant, “l’huile solaire servait tout autant à diluer les plaques noires de goudron collées à la peau qu’à favoriser le bronzage”. Aujourd’hui, “cette mer redevient presque sauvage”. Ou encore : “La bataille pour les forêts sera gagnée.” Une autre déclaration ahurissante révèle l’aveuglement de la ministre : "A l'horizon 90, la Seine sera redevenue propre." Et on se baignera en plein Paris, comme disait Chirac.

 

"Cinq ans, dix ans, c'est maintenant une question de temps, mais nous savons que nous retrouverons des rivières salubres." Avec plein de saumons dedans. Sans jamais s’en prendre au “pari sur l'agriculture intensive”. Allons, ce serait un “rêve de l'impossible”. “Il ne s'agit pas de se laisser gagner par la psychose de la nourriture, comme au temps du lancement des mouvements écologistes et de l'essor, d'ailleurs limité, des marchés “biologiques”. Ces positions ne sont pas toujours rationnelles.” Elles relèvent “de l’intransigeance et du passéisme”. Vingt-cinq ans plus tard, les rivières se portent bien, les Bretons peuvent en témoigner.

 

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Soyons réalistes, n’exigeons que le possible

 

Le “possible”, selon l’auteur, est d’abord “un appel au réalisme”. “Le réalisme, c’est précisément le bon sens des salauds”, écrivait Bernanos dans La France contre les robots. D’un côté les réalistes qui ne s’attaquent pas à la racine des problèmes, de l’autre les méchants radicaux, les intransigeants, les passéistes.

 

Toute l’action du ministère de l’environnement consiste à vider l’écologie de son contenu subversif. Ses mesurettes cherchent à rendre acceptable la destruction, présentable le développement, sans l’attaquer de front. Face au point de vue “radical” des écologistes et des habitants de l’île de Ré qui ne voulaient pas être reliés par un pont au continent, Huguette Bouchardeau se satisfait du compromis trouvé : certes, on vous impose le pont qui va engendrer une urbanisation croissante, un regain de tourisme et un envahissement de béton, mais en échange on prend des mesures de protection sur les zones sensibles de l’île.

 

La lutte contre la pollution de l’air consiste à fixer des normes d’empoisonnement acceptables. “Encourager le développement de technologies adaptées”, créer un “marché de l’air pur” pour que les industriels aient intérêt à investir, en aucun cas les contraindre à coups d’amende, ce serait “déraisonnable”.

 

Certains arriérés s’alarment de la destruction engendrée par la mise en place du TGV Atlantique ? Ne vous inquiétez pas, on mettra quand même un bout de voie verte dédiée aux marcheurs au sud de Paris. Et puis on va diminuer un chouïa le bruit de la ligne à grande vitesse. Ah, on peut bomber le torse, plastronner, oui, par l’action héroïque du ministère de l’enfumage, nous avons su “renverser une situation a priori défavorable à l'environnement”. Il n’y a pas compromission, mais “solution équilibrée”, “justice entre des forces opposées et des intérêts contradictoires”.

 

La voiture est propre, la voiture est propre, la voiture est propre

 

Le bruit « empoisonne la vie quotidienne », « entraîne des troubles graves, psychiques et physiologiques ». « La lutte contre le bruit est donc une priorité », mais nous n’allons pas nous attaquer à la source et diminuer le trafric automobile. « Nous avons les moyens de "réparer", de rentre le quotidien moins invivable : murs antibruit, isolation phonique, double vitrage. » Demander aux producteurs de marteaux-piqueurs de diminuer un peu les décibels. Interdire les pots démontables des mobs, appeler au respect. Ca dégouline de bons sentiments, ça fait croire qu’on se soucie un peu de la qualité de vie. Et on inaugure de nouvelles autoroutes.

 

Mais tout va bien puisqu'on vous prépare la voiture verte. « J'ai rarement eu le sentiment d'avoir aussi pleinement rempli mes fonctions » que dans la négociation de l'accord européen pour des "voitures propres". Huguette Bouchardeau a beau mettre des guillemets, le matraquage de l'oxymore “voiture propre” donne un aperçu de l'ampleur du mensonge que porte ce ministère. “Et l’Europe adopte la voiture propre”, entonne-t-elle, ravie du résultat des discussions : diminuer la teneur en plomb dans l’essence, produire des pots d’échappement plus efficaces, et continuer à répandre le tout-automobile. Des normes directement négociées avec Peugeot et Renault. Normal, le gouvernement cherche d’abord à « préserver les intérêts des constructeurs français » et « défendre nos constructeurs contre la concurrence allemande et japonaise ». Et à la fin, tout ce beau monde se retrouve autour des petits fours en ayant le sentiment de « régler l'affaire de la voiture propre ».

 

La croissance est verte, la croissance est verte, la croissance est verte

 

Grâce au ministère nous allons “refuser l'inacceptable”, “protéger, restaurer, reconstituer et enrichir notre héritage” : les stocks de pétrole, de gaz, de charbon vont se reconstituer et même s’enrichir, la biodiversité va être encore plus foisonnante, les forêts pousseront et les déserts reculeront, la vie s’épanouira comme le cours des Bourses.

 

La croâssance et l’écologie, c’est possible, oui c’est possible, oui c’est possible. “Il est possible de concilier le respect de l'environnement et le développement économique.” Il faut “échapper à l'alternative archaïque [souligné par moi] : la productivité ou la qualité de la vie”. Il faut « refuser une dichotomie archaïque [souligné par moi] : production et protection, qualité de la vie et croissance, environnement et économie. Et parier sur leurs épousailles.” Car, bonne dame, “un “supplément d'âme” peut servir la rentabilité”. Nous allons “imposer des règles de bonne conduite”, “réparer les dégâts des pollutions”, “aider l’économie à réussir sa mutation. La morale aussi y trouvera son compte”. Amen.

 

Huguette Bouchardeau, Le ministère du possible..., Alain Moreau, 1986.

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