Les transports, la planète et le citoyen

Publié le par Pierre Thiesset

« En finir avec la galère, découvrir la mobilité durable. » Le sous-titre du livre Les transports, la planète et le citoyen peut rebuter. Le mot « galère » est fortement connoté, depuis que les médias dominants le matraquent - avec la fameuse « prise d'otages » - en cas de grève touchant les transports (*). Quant au « durable », cet adjectif devenu omniprésent a permis de vider l'écologie de son contenu subversif et de repeindre en vert un système en faillite. Les craintes se confirment à la lecture : malgré des réflexions intéressantes, l'ouvrage pêche par une vision très libérale, et même Jacques Atalienne, de la mobilité.

 

 9782917770122.jpgL'automobile symbolisait la modernité. Ceux qui la refusaient étaient considérés comme d'indécrottables rétrogrades. Le vent a tourné. L'intempestive bougeotte a engendré une transformation de la société néfaste pour les individus, en proie à une souffrance psychique dont le stress, l'agressivité, la violence ne sont que quelques symptômes. Pris dans les flux de la circulation obligatoire, nous perdons notre temps, nous ennuyons, dilapidons l'énergie, polluons, nous replions sur nous-mêmes. L'étalement urbain gagne du terrain, les distances à parcourir sont toujours plus grandes. La nature est détruite. Nous nous sommes endettés jusqu'au cou pour ériger plus de routes, plus de parkings, plus de ponts, de tunnels et de ronds-points. Santé malmenée, accidents en série, saturation des voies... La bagnole perd son statut de vache sacrée.

 

Mais les aménageurs, obsédés qu'ils sont par la croâssance, continuent à défendre les transports motorisés, à imposer leurs autoroutes et autres aéroports internationaux, écrasant l'opposition grandissante sous le rouleau compresseur du progrès. Certes, quelques villes comme La Rochelle, Strasbourg, Paris ont essayé de limiter la place de la voiture au profit des modes de transport doux. Mais leurs politiques pas franchement radicales ne dissuadent pas les hommautos.

 

Quant aux gouvernements qui se sont succédés, qu'ils soient de droite dure ou de gauche molle, ils ont toujours soutenu l'industrie automobile. Jospin a supprimé la vignette avant l'élection présidentielle de 2002, pensant récupérer des voix de citoyens-automobilistes. Raté. Bérégovoy, puis Balladur, Juppé, et le gouvernement actuel ont attribué des aides publiques faramineuses pour porter à bout de bras une industrie automobile moribonde. Pendant que les réseaux de train et les transports en commun étaient démantelés au profit du tout-bagnole.

 

Les auteurs dressent un état des lieux impitoyablement réaliste et démontrent sans forcer l'impasse dans laquelle nous conduit le tout-voiture. Ils détruisent l'illusion de la solution technologique : la généralisation de la voiture électrique est impossible. Quant aux véhicules en libre-service, ils  engendreraient une hausse de la circulation et représenteraient un cauchemar. Le covoiturage ne nous sauvera pas plus : il n'est pratiqué que par 3 % d'automobilistes, et la plupart du temps seulement à deux par voiture.

 

Soyez flexibles

 

Mais Ludovic Bu, Marc Fontanès et Olivier Razemon échouent à proposer une véritable alternative au tout-voiture. « L'automobile demeure un moyen de transport indispensable », écrivent-ils sagement page 106. Seulement, il faut la faire évoluer, transformer son utilisation. Offrir le choix entre plusieurs moyens de transports au citoyen-nomade, permettre l'intermodalité en connectant bus, vélos, trains, voitures. Des « agences locales de mobilité » devraient être créées pour prendre chacun par la main, informer sur les horaires, le fonctionnement des réseaux, les possibilités d'autopartage... Il faudrait que les entreprises mettent en relation des employés susceptibles de se déplacer ensemble. Les municipalités devraient s'efforcer de promouvoir les modes de déplacement doux, notamment le vélo. Les primes transport devraient encourager l'abandon de la voiture. On devrait pratiquer l'éco-conduite, ne pas accélérer trop brutalement. La place monopolisée par la voiture doit être réduite, en diminuant l'offre de stationnements et la largeur des routes. Il faudrait densifier l'habitat, mettre fin à l'étalement urbain, prendre en compte le coût environnemental et social d'une nouvelle infrastructure, ses conséquences globales avant de la bétonner. Certes.

 

D'autres pistes paraissent complètement farfelues. Comme : ouvrir la bande d'arrêt d'urgence des autoroutes à la circulation s'il y a beaucoup de monde, et déplacer la barrière centrale en fonction du nombre de véhicules... Mettre des services dans les transports en commun, des toilettes dans les bus, vendre des viennoiseries, des boissons et journaux aux passagers.

 

Beaucoup plus grave, les auteurs prônent une totale soumission à la flexibilité. Les individus hypermobiles devraient s'adapter aux exigences du travail, déménager au gré de leurs changements de postes, être totalement soumis à la mobilité durable. S'enraciner dans un territoire, s'investir dans la vie locale, ce serait avoir un « fil à la patte ». « L'évolution du marché du travail oblige parfois à changer d'emploi », alors bougez !

 

Le lecteur retrouve là les positions ultra-libérales d'un Jacques Attali. Les auteurs reprennent d'ailleurs une des recommandations pour la libération de la croissance. Ils pensent que la politique de transport serait plus cohérente si on mettait fin à l'enchevêtrement des compétences. On peut en douter : que ce soit au niveau mondial, européen, national, local, tout est fait pour répandre la bagnole. En quoi éclaircir les échelons administratifs mettrait fin au système technicien ?

 

Pour conclure sur une note tragi-comique, le livre se ferme sur la postface de Daniel Cohn-Bendit. Le député européen, promoteur de la croissance verte, estime que le tramway, « cela fait partie de la croissance de demain ». Un peu court comme réflexion. Et surtout, il ment : « L'Union européenne a régulièrement accompagné, voire initié, des politiques visant à limiter la consommation d'énergie ou à rendre les transports plus verts. » En organisant la division internationale du travail ? En soumettant les peuples à la libre concurrence ? En développant des réseaux à grande vitesse pour accélérer la circulation des marchandises, des hommes, des capitaux ? On n'en a pas fini avec la galère.

 

 (*) Si les professionnels du divertissement se trouvaient enchaînés dans une galère ou pris en otage un couteau sous la gorge, peut-être arrêteraient-ils enfin de dévoyer les mots.

 

Ludovic Bu, Marc Fontanès et Olivier Razemon, Les transports, la planète et le citoyen, En finir avec la galère, découvrir la mobilité durable, Rue de l'échiquier, 2010.

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