Manuel de l'antitourisme

Publié le par Pierre Thiesset

IMG2.jpgIls ne représentent même pas 5 % de la population mondiale. Le tourisme – la première industrie mondiale - est réservé à une poignée d'ultrariches, les développés, les Occidentaux, le Nord, bref le Bien. Ces prédateurs veulent jouir du monde sans entrave, le consommer comme s'il leur appartenait. Ils réclament le droit de passer deux semaines à l'autre bout du monde, comme ça, pour se dépayser. Ils exigent qu'on leur construise des parkings au bord de criques préservées et de sommets toujours plus hauts. « Muni de ses sésames, passeport et carte de crédit, le touriste assoiffé visualise la planète tel un supermarché en libre-service. »

 

Derrière la cohorte de beaufs en short, chemise à fleurs et appareil photo autour du cou, une longue déjection d'immondices pourrit jusqu'à l'Everest. Les déplacements internationaux ont augmenté de 6,5 % par an entre 1950 et 2006. Cette frénésie réchauffe la planète, épuise ses ressources, standardise les lieux, artificialise les espaces naturels, uniformise les peuples. Le tourisme est un néocolonialisme qui ne dit pas son nom. Pour se donner bonne conscience, les experts en communication le repeignent en vert, durable, solidaire, reponsable, éthique, alter, équitable...  Mais le résultat est le même : « Plus le voyageur, en quête d'une vie plus harmonieuse avec les autres et la nature, entre en contact avec ces peuples lointains, plus il risque de participer à leur anéantissement. »

 

La machine a réussi a récupéré le temps libre, comme le travail. Bien dressés, domestiqués, nous avons parfaitement intégré la norme : se comporter en forçats du travail et de la consommation. Les vacances ne doivent pas laisser place à l'oisiveté. Elles doivent se consommer. Il faut remplir le temps vide d'activités soumises au marché : camping, manger des glaces, aller à Disney, culbuter une pute en Thaïlande. Tout s'achète. « Le temps libre a été occupé, colonisé par le productivisme. » La culture du management triomphe. Le loisir vient conforter le travail : « Le tourisme est une compensation thérapeutique permettant aux travailleurs de tenir la distance et d'accéder aux mirages de la qualité de vie. »

 

Le tourisme est conformiste. Il reste sur les sentiers balisés du désordre établi. L'époque attristante « préfère la vie parquée à la vie sans bornes ». « Là où l'errance et la rencontre coulaient de source – au prix d'une certaine insécurité et de maintes incertitudes – au fil des routes et du hasard, désormais prévalent étapes obligatoires, itinéraires standardisés, gestes monnayés, mise en scène de paysages (ré)habilités » « Ainsi la vie devient une suite d'achats, une trajectoire de péage en péage. » La rationalisation est absolue, les existences planifiées. « Vendre de l'aventure organisée est l'exact contraire de l'aventure, pourtant l'illusion demeure. »

 

A l'inverse, le voyage, le vrai, celui qui s'organise en dehors du marché de la distraction, est subversif. Partir à la découverte du monde, avec peu et par ses propres moyens, lentement, intensément, c'est se libérer du carcan travail-consommation, rejeter l'emprise de l'économie sur nos vies, s'ouvrir sur le monde. C'est se libérer du temps pour créer et goûter à l'autonomie, « vivre en prise directe avec la réalité », à pied, à vélo, au plus près des éléments, sans laisser de traces. C'est faire un pas de côté pour éviter les sentiers battus. Le voyage devient « une expérience en soi, délivrée de la prise en charge de mécaniques motorisées » et d'offres marchandes. « Le voyage est philosophie, le tourisme économie », « le premier explore, le second exploite ».

 

Rodolphe Christin, Manuel de l'antitourisme, éditions Yago, 2008.

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