Manuel de transition

Publié le par Pierre Thiesset

transition.gif

 

Dans l'indifférence quasi générale, l'agence internationale de l'énergie vient de reconnaître que le pic d'extraction de pétrole a eu lieu en 2006. Depuis, l'offre ne cesse de décliner. Tandis que les prix montent, entraînés par une demande toujours aussi soutenue. C'en est fini de la croissance, du système monétaire basé sur l'endettement, de l'agriculture industrielle, de l'orgie consumériste, des transports à longue distance et de la mondialisation économique, tous dépendants de combustibles fossiles bon marché (1). Le scénario prévu par les Cassandre de l'écologie se réalise sous nos yeux.

 

L'effondrement en cours a de quoi effrayer. C'est un bouleversement sans précédent qui affecte l'humanité. La prise de conscience du caractère suicidaire de notre mode de vie et la remise en cause de tout ce qui nous a été inculqué depuis l'enfance engendrent un profond malaise. Les discours catastrophistes peuvent ainsi nous enfermer dans la peur, la résignation, la paralysie.

 

Pour ne pas attendre avec angoisse la désintégration de la société, le Manuel de transition cherche au contraire à nous pousser à l'action. Contre la passivité fataliste, il propose une vision de l'avenir attrayante, plus à même de mobiliser. Après avoir décrit les périls engendrés par le déclin énergétique et le réchauffement climatique, Rob Hopkins montre que notre dépendance au pétrole ne pourra pas être compensée par d'autres sources d'énergie, ni par un miracle technologique, ni par quelques "écogestes" du type trier ses déchets et changer ses ampoules. La seule issue, urgente puisque rien n'a été planifié, c'est un changement révolutionnaire de l'organisation sociale et de nos modes de vie.

Il s'agit de construire des sociétés résilientes, capables de s'adapter à la pénurie d'énergie et au changement climatique. De vivre à l'intérieur de ses limites, et non plus au-dessus de ses moyens. Cela passe par la frugalité, la relocalisation et la réhabilitation des savoir-faire des aînés. Pour l'auteur, fondateur du mouvement de Transition, la production alimentaire doit évoluer vers le modèle de la permaculture : diversifiée, localisée, avec une autosuffisance maximale. L'autonomie doit aussi être recherchée dans l'habitat (utilisation de matériaux de la région), le textile, la  production d'énergie, les transports (doux et limités), la monnaie (elle aussi locale pour favoriser les circuits courts)... À rebours des survivalistes américains qui veulent sauver leur peau individuellement, Rob Hopkins souligne qu'on ne pourra s'en sortir qu'ensemble, avec plus de solidarité et de coopération.

 

Et on a tout à y gagner. Avec moins de pétrole, l'avenir pourrait être préférable au présent : c'est l'espoir que cherche à véhiculer ce Manuel. La relocalisation n'a rien d'une régression, mais peut au contraire permettre aux hommes de s'émanciper, d'être plus autonomes, plus heureux, plus créatifs, libres et égaux, et de connaître l'abondance en limitant leurs besoins. Alors que notre période nous déprime et nous stresse, la transition peut être une renaissance.

 

C'est à la base de prendre ces changements en main. À l'échelle d'une commune, les citoyens peuvent s'organiser pour déployer une économie locale diversifée moins dépendante des importations. Car il ne faut pas compter sur les gouvernements et les institutions internationales pour insuffler un changement de cap. "Trop d'intérêts dépendent du maintien du statu quo." Les détenteurs du pouvoir exploitent les sables bitumineux, forent des puits toujours plus profonds, produisent des agrocarburants au détriment des affamés, relancent l'extraction de charbon, collaborent avec des dictatures. Tout est fait pour faire durer le spectacle. On fonce, en aveugle, en faisant comme si le pic d'extraction n'existait pas.

 

Face à ce pouvoir moribond, une confrontation est inévitable. Le mouvement de transition tend peut-être à l'esquiver (2). Mais il a acté le fait que la défense du capitalisme était le but premier des dirigeants. Il appelle donc à faire scission, à s'auto-organiser pour prendre notre vie en main et s'approprier notre pouvoir.

 

Ce guide concret et pédagogique insuffle une énergie bienvenue. Avec de nombreux conseils pratiques, il offre un modèle d'organisation qui, même s'il n'est pas nouveau (3), constitue un projet collectif capable de fédérer. Et qui pourrait devenir "l'un des mouvements sociaux les plus dynamiques et importants du XXIe siècle".

 

(1) Richard Heinberg, Pétrole, la fête est finie !, éditions Demi-lune, 2008. Yves Cochet, Pétrole apocalypse, Fayard, 2005. Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean, Le plein s'il vous plaît, Le Seuil, 2007.

(2) Luc Semal, « Plans de limitation énergétique », in Entropia n°9, Contre-pouvoirs & décroissance, automne 2010.

(3) L'écologie radicale et l'anarchie ont depuis longtemps érigé en modèle la fédération de communautés autonomes.

 

Rob Hopkins, Manuel de transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale, éditions Ecosociété, 2010, 216 pages, 20 euros.

Commenter cet article

Pierre 17/03/2011 15:10


A lire dans EcoRev' n°36.