Ne soyons pas des écologistes benêts

Publié le par Pierre Thiesset

benets.jpgDans les années 60 et 70, les précurseurs de l’écologie étaient dénigrés, tournés en ridicule par les firmes et autorités politiques. Il ne fallait surtout pas les prendre au sérieux, ces lanceurs d’alerte trop subversifs (1). Mais progressivement, devant des périls environnementaux de plus en plus prégnants, les dirigeants ont arrêté de se voiler la face. Alors les pollueurs ont massivement investi dans l’écoblanchiment, les médias ont évoqué les menaces, et les gouvernements ont pris en main la question. L’écologie banalisée a été vidée de toute critique trop radicale. "Il ne s'agit plus de se désintéresser du discours écologiste, mais de l'intégrer, de le digérer, pour continuer à faire le même business, la bonne conscience en plus." (2)

 

Aurélien Bernier, Michel Marchand et le Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP) dénoncent cette écologie de benêts. Cette bien-pensance affichée par les détenteurs du pouvoir ne doit pas masquer leur priorité : "La pérennité de l'ordre économique mondial." L’échec de Copenhague l’a révélé de manière crue. "Rien ne doit entraver la course à la puissance et aux bénéfices. Le capitalisme doit être préservé, renforcé, quitte à la repeindre en vert pour qu'il  devienne présentable aux yeux fatigués de l'opinion publique."

 

Non, le salut ne viendra pas des petits gestes d’"éco-citoyen", des technologies "vertes" ou des marchés spéculatifs de droits à polluer (3). Toutes ces stratégies de diversion visent à "ne jamais désigner les vrais coupables de la destruction de la planète". Ne soyons pas des écologistes benêts, exhortent les auteurs : "L'épuisement des énergies fossiles, les émissions massives de polluants et la destruction environnementale sont imputables à l'économie productiviste qui s'est emballée et mondialisée au cours des trente dernières années." Il faut donc en sortir.

 

Après avoir nommé l’ennemi capitaliste et montré la nécessité de l’abattre, Aurélien Bernier, Michel Marchand et le M’PEP font une rapide analyse des positions d’acteurs du mouvement écologiste (4). Pour conclure en présentant leurs "politiques publiques de rupture avec le système actuel". S’ils refusent le terme de "décroissance", ce mot-obus jugé trop "inquiétant", ils se nourrissent copieusement des travaux d’Hervé Kempf, de Paul Ariès, se revendiquent anti-productivistes et prônent une écologie radicale.

 

Celle-ci se réaliserait grâce à un protectionnisme, écologique et social. La relocalisation des activités passe par la taxation des importations. Les recettes ainsi dégagées permettraient de financer des projets écologiques et sociaux. La production serait réorientée selon l’intérêt général, déterminée par une planification collective. De grands services publics de l’eau, de l’énergie, des déchets, des transports publics seraient déployés, des programmes de rénovation de l’habitat initiés. L’instauration d’un revenu maximum et d’une taxe forte sur la consommation excessive d’énergie et les produits de luxe permettrait de réduire les inégalités et de mieux répartir les richesses.

 

Un tel programme ne pourra se réaliser qu’en sortant de l’Organisation mondiale du commerce et en désobéissant à l’Union européenne. Dans la lignée de l’ouvrage En finir avec l’eurolibéralisme (5), les auteurs dénoncent la politique hyper capitaliste de l’Europe : "La construction européenne qui nous est imposée est un désastre pour l'environnement." Et ils appellent à vaincre l’oligarchie : "Il faut prendre le pouvoir" pour fonder un "socialisme écologique et républicain".

 

Est-ce qu’une simple prise du pouvoir par l’avant-garde éclairée du Front de gauche parviendrait à contrer un système autodestructeur ? La vision de ce livre paraît parfois trop dichotomique, manichéenne. Il escamote une question essentielle: celle de notre propre collaboration au système productiviste, de nos propres modes de vie. Mais les mesures courageuses qui sont formulées alimentent le débat d’idées. Surtout, les auteurs montrent que révolution écologique et révolution sociale sont indissociables.

 

(1) Claude-Marie Vadrot, L’écologie, histoire d’une subversion, Syros, 1977.

(2) Jean-François Notebaert et Wilfrid Séjeau, Ecoblanchiment, quand les 4x4 sauvent la planète, Les petits matins, 2010.

(3) A ce sujet, Aurélien Bernier a écrit Le climat, otage de la finance, Mille et une nuits, 2008.

(4) Comme Greenpeace, le WWF, les Amis de la Terre, le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde, le Comité catholique contre la faim et pour le développement, la fondation Nicolas Hulot, Attac, les organisations syndicales, et les partis politiques, dont Europe écologie, jugés "à côté de la plaque".

(5) Mémoire des luttes et utopie critique (sous la direction de Bernard Cassen), Mille et une nuits, 2008. (NB : cet ouvrage a profité de l’eurolibéralisme en étant imprimé en Espagne, pays européen à bas coût de main d’oeuvre...)

 

Aurélien Bernier, Michel marchand et le M'Pep, Ne soyons pas des écologistes benêts, Mille et une nuits, 2010, 3,50 euros.

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Pierre 17/03/2011 15:15


A lire dans EcoRev' N°36 : http://ecorev.org/