"On ne peut rien faire Madame le ministre..."

Publié le par Pierre Thiesset

Ministre de l’Environnement dans le gouvernement Juppé (1995-1997), Corinne Lepage revient sur son expérience dans un livre au titre évocateur : « On ne peut rien faire Madame le ministre… »  Après les témoignages de Robert Poujade et d’Huguette Bouchardeau, la présidente de Cap21 démontre à son tour l’inutilité du ministère de l’Environnement.

 

lepage.jpgElle voulait « améliorer la vie des Français », la « transformer », « préparer l’avenir », faire « bouger les choses ». « Placer l'homme, la santé, la survie de la planète avant les intérêts immédiats. » L’avocate spécialiste du droit de l’environnement a vite déchanté. Au point d’asséner que l’Etat est « impuissant ». Impuissant à mettre en place une politique écologique, mais d’une efficacité redoutable pour favoriser les intérêts privés.

 

Insuffisance des moyens

 

Avec ses huit cents fonctionnaires, « comment imaginer un instant sérieusement que le ministère de l'Environnement puisse être en mesure de suivre attentivement tous les projets, répondre aux grandes questions qui touchent la planète, ou qu'il possède des moyens suffisants et en nombre pour peser sur les décisions ? » A titre de comparaison, le ministère des Anciens combattants dispose d’un budget quinze fois supérieur, et de 4.300 fonctionnaires…

 

Quant à ses compétences, elles sont toujours limitées. « A voir fonctionner les différents ministères, je me suis souvent dit qu'il était impossible avec le découpage administratif existant de gouverner efficacement. » Hors de question de lui confier l’Urbanisme : la bétonnisation des territoires, le saccage des entrées de villes, l’étalement urbain, la spécialisation des zones, les banlieues insalubres ne doivent pas être remis en cause.  Ne surtout pas lier Santé et Environnement : ce serait donner la priorité à la prévention sur l’urgence, ça inciterait à s’attaquer à la pollution de l’air, à l’industrie, à l’agriculture intensive, à l’automobile. Tout ça pour la santé de la plèbe ?

 

Mise à l’écart

 

Pour Corinne Lepage, un ministre de l’Environnement devrait être « un gêneur, un empêcheur de polluer en rond », qui « dérange tout le monde : les hommes politiques, l'administration, les industriels ». Voilà pourquoi ce ministère a, depuis sa création, été mis hors d’état de nuire. Incapable d’agir. Tenu à l’écart, marginalisé dans le gouvernement. « Je ne me suis jamais tout à faire sentie un ministre comme les autres. » Isolée dans « cette véritable caste aristocratique qui dirige l'Etat », elle a difficilement accès au Premier ministre. Celui-ci arbitre toujours en sa défaveur, en cas de désaccord avec un autre ministère.

 

Elle n’a pas accès à tous les dossiers. Les choix sur les grandes infrastructures routières « ont toujours été effectués au niveau des conseillers techniques de Matignon ». Les autoroutes sont imposées sans débat. Comme les organismes génétiquement modifiés. Ou le nucléaire. Concernant La Hague, Corinne Lepage n’apprendra l’existence d’une conduite rejetant des effluents radioactifs que par l’intermédiaire de Greenpeace. Quand un médecin révèle que les rejets de La Hague augmentent les cas de leucémie, le ministre ne peut mettre en place une commission indépendante pour y plancher… Les « experts » officiels assurent qu’il n’y a aucun risque. Comme ils assuraient que les retombées de Tchernobyl avaient épargné la France. Le nucléaire, c’est un secret bien tenu par les menteurs assis au sommet de l’Etat.

 

Toute-puissance des technocrates

 

L’aristocratie de l’administration est composée d’énarques et de polytechniciens. Bien formatés dans les fabriques de l’élite, « imbus d’eux-mêmes », avec leur « certitude d'être infaillible », ces gardiens de la pensée unique « détiennent aujourd'hui le monopole de l'expertise qui place tous les autres, politiques et citoyens, en état de dépendance ». Mines, Ponts et chaussées, les grands corps règnent dans les cabinets ministériels. Avec eux, « les solutions sont toujours les mêmes » : nucléaire, automobile, agriculture intensive, rien ne doit être remis en cause.

 

Exemple : « La France dispose aujourd'hui de 8.000 km d'autoroutes et d'un réseau routier en bon état. Faut-il continuer à construire de nouvelles autoroutes ou renforcer le réseau routier existant ? », demande Corinne Lepage au directeur des routes au ministère de l’Equipement. Pour le haut fonctionnaire, la question ne se pose pas. « Les autoroutes sont indispensables, quelles qu'en soient les conséquences ! » Or c’est lui qui détient le pouvoir : « La petite poignée de fonctionnaires que je dirigeais ne pouvait pas grand-chose contre son armée impressionnante d'ingénieurs des Ponts, en général polytechniciens. » Le ministre se trouve ainsi « dépossédée de tout moyen d'agir ».

 

 

Soumission aux lobbies

 

« Politiquement, le choix est toujours le même. Après moi, le déluge ! » L’érection du PIB prime sur tout le reste, sur la vie elle-même. « Nos ministères sont trop souvent le relais des corporations, leur porte-parole. » Les intérêts privés l’emportent sur l’intérêt général. « Il est difficile d'imaginer, tant qu'on n'a pas vu fonctionner le système de l'intérieur, à quel point l'Etat est prisonnier des lobbies. » La mise en œuvre  du réseau européen Natura 2000 a été retardée en France, sous la pression des chasseurs. Le nombre de sites classés a été revu à la baisse. En Bretagne, face à la pollution de l’eau et aux algues vertes, Corinne Lepage demande de cesser l'extension des élevages et d'interdire toute nouvelle porcherie dans les zones très polluées. Rien que pour ces mesures, le lobby de l’agriculture productiviste fait pression et les règles seront contournées.

 

La plus belle illustration de la soumission de l’Etat aux lobbies reste la loi sur l’air. « Vouloir réduire la pollution de l'air, c'est toucher au mythe de l'automobile. » Les constructeurs automobiles et les compagnies pétrolières se sont mobilisés pour éviter les mesures trop contraignantes. Tant pis pour les asthmatiques, les allergiques et tous ceux qui souffrent de maladies respiratoires, le diesel et ses particules fines seront épargné (*). Le transport de marchandises restera sur la route, au détriment du rail : en 1996, Corinne Lepage ne réussira à débloquer que 350 millions de francs pour le ferroutage, alors que 17 milliards étaient consacrés aux autoroutes. Quant à moduler la vignette et la carte grise en fonction du degré de pollution du véhicule… Le Sénat s'y est « naturellement » opposé. « Lorsque j'ai voulu faire une loi, on a essayé d'éviter qu'elle puisse contenir quoi que ce soit de concret », constate l’avocate désabusée. En outre, les décrets d’application sont systématiquement retardés.

 

Unique recours : à nous de prendre nos affaires en main

 

 

« La société civile ne peut désormais plus compter que sur elle-même pour assurer son avenir », avait déclaré Corinne Lepage à l’issue du fiasco du sommet de Copenhague (Le Monde, 23 décembre 2009). Allons, puissants, ne tremblez pas : la centriste n’a pas encore saisi le drapeau noir de l’anarchie. Malgré quelques envolées sur le nécessaire réveil du peuple, l’autogestion et le renversement de la classe dominante ne figurent pas dans son livre. L’auteur promeut au contraire un libéralisme forcené : toujours moins d’Etat, privatisation de « tous les services ». Elle implore juste au « respect du développement durable par le libéralisme », attend une « industrie plus civilisée » et appelle à « humaniser la mondialisation ». Vive la croissance verte : « Le développement durable est un facteur de développement économique. » Que le capitalisme prenne un peu plus en compte les ressources naturelles pour les détruire un peu moins rapidement et poursuivre un peu plus durablement sa route vers le néant.

 

(*) Après Corinne Lepage, Dominique Voynet voulait augmenter les taxes sur le gasoil pour le mettre au même prix que l’essence. Elle s’est heurtée à un refus de Jospin, qui ne voulait pas contrarier Peugeot (la firme avait menacé de licencier si la taxe était acceptée).

 

Corinne Lepage, « On ne peut rien faire Madame le ministre... », Albin Michel, 1998.

 

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