Petit traité de vélosophie

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_0001-copie-1.jpgDominant les rampants sur pneumatiques, le cycliste fait corps avec sa machine. Sa posture noble, élancée, contraste avec celle du conducteur, prisonnier de son chariot à moteur, tout rabougri dans son siège, ratatiné, avachi comme devant TF1. « Le cycliste est au-dessus de la mêlée », il domine « l'agitation grouillante », « flotte au-dessus de la multitude », surnage « au coeur des marées d'acier enchevêtrées ».

 

Sens en éveil, il jouit d'une vue à 360 degrés, fait corps avec l'espace et les éléments, « fend subtilement l'atmosphère », file en profitant des odeurs, flâne les oreilles attentives. Derrière son pare-brise, l'automobiliste est coupé de la réalité, « handicapé sensitif » retenu dans une bulle en métal. Violent, agressif, stressé, tout-puissant, dépendant, nerveux, individualiste forcené, machiste, vouant un culte au paraître, au superflu et à l'esprit de compétition : l'hommauto est un « homo oeconomicus liberalis ». Avec le klaxon pour seul langage : « C'est d'ailleurs bien suffisant pour évoquer toute la subtilité du message, qui sous sa forme verbale articulée donnerait ceci : « Dégage ! ». »

 

Derrière le tocard en tacot, 35 millions de victimes. « Jamais aucune autre espèce, dans l'histoire de la création, n'avait engendré son propre prédateur avec autant d'enthousiasme. Jamais les souris n'iront au salon du chat. »

 

« Face à une folie collective, opposons l'acte individuel. » Le vélo apaise. Dans sa « fluidité circulatoire transcendante », il permet d' « instiller un peu d'harmonie et de paix [...] dans un monde de brutes automobile ». C'est le mode de transport de la joie de vivre, plein de bonhomie. « La présence de chaque vélo sur le bitume est un peu un acte de courage, c'est vrai. Il dit en substance : oui, je risque ma peau, mais je suis ici comme un fragile étendard, planté symboliquement sur un territoire envahi par la barbarie automobile, jusqu'à sa libération totale et sans condition. » Alors, « quand vous verrez passer un cycliste rêvassant, ne vous fiez pas à son allure inoffensive et bonasse : il prépare la conquête du monde ».

 

Didier Tronchet, Petit traité de vélosophie, Le monde vu de ma selle, Plon, 2000.

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