Playtime (Jacques Tati, cinéaste vélorutionnaire, partie 4)

Publié le par Pierre Thiesset

Avant-dernier volet de la série Tati : Playtime (1967).

 

0Play_Time.jpgParis. Tout est gris. Mécanisé. Il n'y a que du verre, du béton, du métal. Des touristes américains débarquent dans un aéroport aussi aseptisé, artificiel, déshumanisant, froid que le dehors. Les immeubles uniformes suintent le vide. Le flot de circulation se déverse sans fin. Les petites cages en métal sont toutes identiques, des Simca sur de gigantesques parkings, des Simca à la queue leu leu, des Simca autour des ronds-points.

 

L'homme, lui aussi en uniforme gris, n'a plus sa place. Les machines hyper sophistiquées bipent de partout et les robots déficients d'humains sont incapables de s'en servir sans mode d'emploi. La nature est totalement absente, il n'y a qu'une vieille fleuriste sur un bout de trottoir qui met une touche de couleur. Les touristes américains s'émerveillent devant elle, prennent des photos, avec un autochtone en béret de préférence. C'est l'image de la France telle qu'ils se la représentaient, mais qui n'est plus.

 

Pas une tête ne dépasse dans le troupeau. Les employés conformes s'agitent dans des petites boîtes, prisonniers derrière leur bureau. Des cadres obsessionnels stressent avec leur mallette à la main. Le travail est répétitif, aliénant, les standardistes répètent les mêmes phrases au téléphone. Tout ça pour produire de l'inutile : un balai qui éclaire, des lunettes dont les verres se relèvent pour pouvoir se tartiner les cils de maquillage, une porte qui se claque sans bruit : « Ca c'est le progrès », dit le représentant commercial.

 

Les moutons empruntent le même chemin, aux mêmes heures, les flux sont parfaitement réglés, la main d'oeuvre acheminée par escalators. Le soir, les lumières des grandes tours s'allument au même moment. Les petites fourmis ont rejoint l'appartement douillet, le même pour tous. Chaque famille se met devant la télé, pour regarder la même émission. La ville est devenue caserne, l'espace public a disparu, il n'y a plus de collectif. La moindre rencontre est devenue impossible : quand Hulot retrouve un ami de l'armée, ils sont obligés de se quitter aussitôt, poussés par les klaxons.

 

Mais comme le fameux personnage de Tati, éternellement détaché, curieux, contemplatif, distrait, les petits rouages de la mégamachine ne demandent qu'à se gripper. Playtime ! Il est l'heure de jouer ! Et voilà que dans un grand restaurant, on se met à danser furieusement sur du jazz. On boit, mange, rigole, et tout déconne, une partie du plafond s'écroule, une porte explose, les lumières scintillantes buguent. Place à la vie.

 

Et le lendemain, la ville tourne au ralenti. Les petites mains exécutent leur travail avec détachement et lenteur. Les piétons prennent le temps de se rencontrer, de parler, de se retrouver au bar. La rue retrouve quelques couleurs, la convivialité revient entre les embouteillages. Et les touristes américains repartent comblés.

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