Traiter les caissons de tous les noms

Publié le par Pierre Thiesset

Derrière des noms de marques et de produits, il y a des neurones qui chauffent dans des agences spécialisées. On les paye pour sortir un mot facilement mémorisable, à la mode, et, surtout, vendeur. Ces experts en brassage de vent s’autoproclament « créateurs ». La banalité de leurs « créations », répétition des mêmes recettes, vient taire leur prétention. Néanmoins, ces noms véhiculent des représentations qui en disent long... Exemple avec l’automobile.

 

Nommer une voiture « twingo », c’est lui donner « une personnalité gaie et fougueuse », « rythmée, pétillante, vivante et tonique », « une image de virilité », « une personnalité de rêve et de séduction », à la pointe de « l’avancée des technologies ». « Dynamique, masculin et moderne. » Oui, des cerveaux embrumés sont capables de bavasser pendant des heures ainsi. Ca s’appelle des communicants. Ca ne fait que blablater, mais les commanditaires de tels monceaux de bêtises les écoutent religieusement tourner autour du pot.

 

noms 1702Ces grands esprits ne redoutent rien, surtout pas le ridicule. Ca ne les dérange pas de piller des mythologies antiques pour nommer des bagnoles. Renault Clio (Clio était une fille de Zeus), Ford Ka (dans la religion égyptienne, Ka désigne « l’ensemble des énergies vitales animant les dieux et les hommes », selon l'Encyclopédie Larousse), Volkswagen Eos (déesse grecque)… Ulysse, le célèbre stratagème du cheval de Troie, roi légendaire fameux pour sa ruse, est désormais apposé sur un stupide monospace Fiat.

 

Par la grâce de la com, les voitures deviennent des êtres doués de raison. La Toyota IQ (QI) est une citadine « incroyablement intelligente », racontent les menteurs professionnels. Fiat sort une Idea, voiture-idée… « Bravo », s’autocongratule la marque italienne. Quand Chevrolet est tout fier de son modèle Aveo (saluer en latin) et se félicite de sa Spark (étincelle en anglais) de génie. Les étrons à quatre roues, déféqués à toute diarrhée sur les chaînes automatisées, deviennent des œuvres, des joyaux : Skoda Superb, Toyota Auris (du latin aurum, or), Opel Astra (étoile en latin, Astra est aussi une fabrique d’armes espagnole…).

 

noms 1705Pour mieux cacher l’indigence de leur production uniforme, ils osent même salir le nom d’un des plus grands artistes du XXe siècle en l’accolant à Citroën. Picasso doit se retourner dans sa tombe. Lui avait un style unique, pondait des chefs-d’œuvre, est entré dans la postérité. Citroën produit des merdes en masse qui finiront en décomposition dans des casses. Hyundai croit avoir créé une Sonata (sonate : composition de musique classique) et un Matrix (film de science-fiction populaire). Ford a réalisé la Fusion, Kia la Soul. Honda nous exhorte « de jouer » avec sa Jazz, quand Suzuki nous propose son Alto et Citroën son Saxo.

 

 

 

Personnification

 

Le culte voué à l’automobile s’illustre à merveille dans les noms qu’on lui file. On va jusqu’à la personnifier. Quand Renault a sorti sa Mégane, les filles qui s’appelaient ainsi ont dû subir les railleries de leurs camarades lobotomisés par la pub, et le prénom est brutalement passé de mode dans les maternités. Skoda s’est emparé de Fabia, prénom féminin italien, Opel Zafira, prénom d’origine arabe, Volkswagen Sharan, prénom d’origine hindoue, Citroën Dyane... Curieusement, il n’y a pas encore de 4x4 Robert. Chez les « créateurs », la bagnole a un sexe femelle. Pourtant, à voir l’excitation que provoquent la branlette du levier de vitesse et le gros pot d’échappement chez certains hommes primaires, on peut penser que l’amas de tôle est l’extension directe du zob.

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Même si la bétonnisation des territoires a une fâcheuse tendance à faire fuir toute vie sauvage, la dévoreuse d’espace s’approprie sans ciller des noms d’animaux : Renault Kangoo, Fiat Panda, Alfa Romeo Spider (araignée), Volkswagen Fox (renard) ou Beetle (scarabée). Skoda vient de sortir un Yeti. Cette créature mystérieuse du Tibet a suscité une abondante littérature. Le tout-terrain bateau de la firme tchèque ne fera pas couler autant d’encre, malgré les efforts de propagande commerciale : « le YETI est un mythe », au « style hors norme », à l’ « agilité hors du commun » et à la « puissance extrême », capable d’évoluer dans les « espaces les plus sauvages ». « Apprivoisez-le. » Mais attention, les premiers utilisateurs n’en reviennent pas : « De toute leur vie, ils n’ont jamais rien vu d’aussi saisissant. » Tout ça pour une bagnole d’une affligeante banalité.

 

Aygo (I go, je viens), tapine Toyota. Venga !, ordonne la pute Kia. Pour être branchés, Ford appelle à acheter la Fiesta, Kia la Carnival, ou bien la Rio. Ibiza est une île espagnole pourrie par le tourisme, où règne le conformisme et le béton. Ce qui correspond bien à la Seat. Mais Alhambra, splendide palais, n’a pas grand-chose à voir avec la poubelle sur roulettes. Hyundai nous transporte à Tucson et à Santa Fe, Chrysler à Sebring, Alfa Romeo dans le quartier chic de Brera, Opel en Corsa, Rolls Royce en Camargue. Pendant votre temps libre, vous ferez bien un Golf ? Ou du Polo, avec Volkswagen ?

 

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Liberté, vitesse et grands espaces

 

« La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force. » (1) La voiture c’est l’Espace. La Ford offre la Galaxy ou le Mondeo, Hyundai le Satellite, Skoda son palace Roomster. Ah qu’on est à l’aise confiné dans une cage en métal, attaché par la ceinture, le cul engoncé dans le fauteuil.

 

La saturation a gagné les routes, on ne peut plus rouler à toute berzingue y a trop de monde, pare-choc contre pare-choc les cyclistes doublent. Mais Porsche sort une Carrera (course en espagnol), une Panamera (de la course mexicaine Carrera panamericana, interdite car trop meurtrière). Même quand la civilisation automobile est à l’arrêt, il faut toujours véhiculer une image de sportivité. Soyez performant, achetez une Kia Sportage, une Cadillac Sport Wagon, une Suzuki Swift (rapide).

 

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La plupart de son existence, la bagnole la passe à l’arrêt, lamentablement immobile. Quand elle bouge, c’est pour déplacer son maître sur les sentiers balisés, asphaltés, déroulés par les rouleaux compresseurs de l’Etat. Rien de plus grégaire que ces troupeaux pris dans les embouteillages. Et pourtant… « Tiens, devant, c’est la dernière Renault Laguna. » En espagnol, laguna veut dire lagon ou lagune. Sur ton périphérique, entouré de la laideur industrielle, y aurait pas comme une contradiction ?

 

L’absurdité ne choque pas. On nomme des 4x4 Toyota Land cruiser, Mitsubishi Outlander (outland : lointain), Nissan X-Trail (fait pour les chaudes pistes classées X). Quand Fiat sort un Cross, Citroën présente un Crosser, comme si ces véhicules pouvaient franchir les montagnes et traverser les éléments.

 

Porsche a nommé son 4x4 ultrabourgeois « Cayenne ». Cayenne, c’était aussi un bagne, tristement célèbre, fermé suite aux révélations d’Eugène Dieudonné, ex-membre de la bande à Bonnot qui avait goûté aux joies de l’enfermement (2). Cayenne, c’est toujours le nom d’une taule de la Réunion, aux conditions de détention particulièrement difficiles.

 

Mais c’est pas grave, ça les cons(ommateurs) ils ne connaissent pas. Cayenne, ça fait exotique, grands espaces, jungle à perte de vue. Alors que ces véhicules de luxe ne servent qu’à évoluer dans les rues d’une ville et grimper des trottoirs, incapable de s’écarter du bitume. Tant pis, on part à la conquête en Land Rover Freelander ou Discovery, en Chrystler Grand Voyager (pour familles obèses), en Tata Safari, en Jeep Compass (boussole), en Dodge Journey (voyage). Libres comme le vent en Volkswagen Scirocco (vent saharien violent) ou Passat (alizé en allemand). Avec le monospace Touran, on se prend pour des voyageurs iraniens. Avec le Touareg, les grands bourgeois se sentent dignes des Berbères du Sahara. Tandis que le Nissan Qashqaï domestique tranquillement les nomades vivant au sud-ouest de l'Iran, Jeep s’empare du peuple Cherokee, persécuté par les colons.

 

Simple illustration de l’impérialisme automobile. L’immonde colonisateur part dans une guerre de conquête. Aucune terre ne doit lui échapper. Le Nissan Patrol (patrouille) et le Land Rover Defender sont en poste. La Jeep Patriot veille à traquer les déviants et l’étranger. Son Wrangler (querelleur) serre les poings. Le Sumo de Tata se lève. Dodge a son vengeur Avenger, de la Nitro, un Caliber, le Colt étant pour Mitsubishi. Lamborghini agite son Diablo, quand le Cayman de Porsche montre les dents. Difficile de faire plus agressif. Les gros tanks civils sont prêts à s’entretuer.

 

Dans cette course vers le néant, la Suzuki Splash risque de se faire écrabouiller, et le Koleos de Renault est déjà tout flétri. Koleos, c’est du grec ancien dont le sens est « étui, fourreau » et qui a donné naissance au joli mot français COUILLE. Une grosse couille tout-terrain, il fallait oser. Un grand éclat de rires suffira-t-il à balayer ces stupides communiquâneries ?

 

Punto. (Mince, c’est encore le nom d’une bagnole, une Fiat, on n’en sort pas)

 

 

(1) George Orwell, 1984.

(2) Eugène Dieudonné, La vie des forçats, éditions Libertalia.

Publié dans Articles anti-bagnoles

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