Vélo ! Toro ! Paris-Madrid à bicyclette... en 1893

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_3763.JPGRallier Paris à Madrid en une semaine, à raison de 200 bornes par jour : tel est l'objectif d'Edouard de Perrodil et Henri Farman. Le premier est un noble, journaliste au Petit journal, passionné de vélo qui a déjà participé à deux reprises à la folle course Bordeaux-Paris. Le second est un tout jeune sportif de 19 ans, champion de France de demi-fond et vainqueur de la course Paris-Clermont.

 

Le 25 juin, à 6 heures, ils s'élancent. Jambon, poulet froid et vin déjà engloutis, les compères activent leurs cuisses solides, tête dans le guidon pour satisfaire cette « passion de la vitesse qui mord au coeur tout cycliste ». Mais leurs Gladiator rutilantes aux pneus robustes sont freinées par un vent de face terrible. « L'ouragan en furie s'oppose à notre marche : nous voulons piquer tête baissée dans le vent ; impossible, je renonce à la lutte. » Les roulements plaintifs, le visage fouetté par la pluie et le vent, le corps assailli par l'eau, les gaillards passent Orléans, Blois, Amboise, Vouvray, pour dormir à Tours. 246 kilomètres, couchés à 23 heures, levés à 5 et repartis à 6.

 

Pas le temps de contempler, il faut bomber, avaler les kilomètres aussi vite que les repas. Le cocktail effort-fatigue-vitesse-alcool suffit à leur ivresse. De Perrodil méprise les gens rencontrés sur la route, la province, les paysans. Les maîtres d'hôtel doivent se mettre illico à leur service, leur dérouler un tapis rouge.

 

Des cyclistes amis viennent leur ouvrir la route, les entraîner dans leur aspiration. Arrivés « sous le torrent, au milieu des éclats de tonnerre et des éclairs », la foule les ovationne à Mont-de-Marsan. Le long de la route, des passionnés attendent le passage des champions.

 

« Malgré des obstacles sans nombre, les éléments déchaînés contre nous », les surhommes se débattent. Henri Farman fait face à des crampes d'estomac, « douleurs atroces ». Les rayons d'une roue se brisent. Les nuits sont courtes. La boue glissante provoque des chutes. Les côtes des Pyrénées sont terribles : « Il faut gravir sans fin », « on grimpe, on grimpe toujours », puis « nous dégringolons à des vitesses folles ». Pour perdre des litres de sueur « à travers le désert brûlant de la Vieille-Castille, par une chaleur effroyable », sur des routes de poussière, couvertes de cailloux et de racines. « La nature entière semble dormir sous l'écrasement d'une atmosphère enflammée, nous avançons muets, stupéfiés. » Le jeune Farman résiste : « Sous l'assaut de 44 degrés, grillé, rôti, ahuri, frappé enfin d'un coup de soleil, pendant plusieurs heures il n'a pas bronché. » Revigorés par des douches froides et autres rasades de piquette, les cyclo-héros ne fléchissent jamais. « Mort au vif, j'arriverai à Madrid. »

 

Dans la capitale espagnole, « une armée de cyclistes » attend, une foule de « plus de cent mille Madrilènes ». « Nous arrivons. Les cris, les exclamations retentissent une fois de plus. » « Pas une note discordante au milieu du concert que la presse a fait entendre à notre arrivée », transformant deux cyclistes en « demi-dieux ».

 

Le récit est un brin épique, héroïque, mythique. Si de Perrodil exagère les scènes de liesse, il montre néanmoins que dans cette décennie 1890, âge d'or de la vélocipédie, les précurseurs qui ouvrent des voies nouvelles sur de longues distances sont acclamés. « Cet outil merveilleux : la bicyclette » suscite une passion débordante. L'enthousiasme médiatique et populaire est réel, les clubs cyclistes pullulent. « La révolution vélocipédique qui est en train de s'accomplir [...] est pacifique, elle est lente, qui sait si dans une trentaine d'années les moeurs, les habitudes des populations en Europe n'en seront pas complètement transformés ? »

 

Edouard de Perrodil (illustrations d'Henri Farman), Vélo ! Toro !, Paris-Madrid à bicyclette, 1893, Le pas d'oiseau, 2006 (édition originale : Flammarion, 1894).

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puret 16/05/2015 17:51

Bonjour,
dans ce livre on parle de Charles Redon, bagnard évadé et réfugié en Espagne.
Je cherche ce texte car je fais une recherche sur cette affaire.
Merci dé votre aide.