Samedi 7 avril 2012 6 07 /04 /Avr /2012 19:15

 

9782876735545.jpg A l'école, l'enseignement de l'histoire rassure les enfants : il n'y a plus d'esclaves. Après que les Lumières aient condamné cette forme d'exploitation absolue, Victor Schoelcher est passé par là et la France-pays-des-droits-de-l'Homme a décrété l'abolition en 1848. Un siècle plus tard, l'esclavage disparaissait définitivement de la planète : « La pression internationale (convention de Saint-Germain-en-Laye, 1919 ; Déclaration universelle des droits de l'homme, 1948) a imposé aux derniers Etats esclavagistes d'aligner leur législation sur le droit commun », affirme le dictionnaire des idées reçues (Encyclopédie Larousse, 2005). Fini, le temps des colonies, des barbares grecs et romains. Notre civilisation est supérieure, notre modernité irréprochable, nos mains propres.

 

Fermez le ban ? Jean-François Mouhot bat en brèche ce consensus confortable. Dans son ouvrage Des esclaves énergétiques, l'historien montre que l'esclavage perdure, même s'il a pris une nouvelle forme.

 

A la base de l'expansion : la boulimie d'énergie

 

L'utilisation croissante de la main-d'oeuvre servile a été une condition nécessaire à l'avènement de la révolution industrielle. A partir du XVe siècle, l'expansion coloniale, l'exploitation des hommes et des ressources pillés sur de nouveaux territoires ont permis l'accumulation de capital et l'essor économique1. La mondialisation des échanges et la division internationale du travail n'ont cessé de se renforcer depuis. Si l'abolition de l'esclavage a fini par s'imposer, ce n'est pas par un soudain accès de philanthropie des maîtres de l'appareil productif, mais parce que l'utilisation massive de combustibles fossiles a permis d'augmenter la productivité. C'est avec l'avènement d'une abondante énergie mécanique que l'on a pu se passer de l'esclavage. La croissance des profits, qui repose sur une utilisation sans cesse accrue d'énergie, trouvait dans la machine thermique un gisement bien supérieur aux muscles limités de l'homme2.

 

Pour Jean-François Mouhot, notre organisation sociale basée sur les combustibles fossiles se rapproche donc des sociétés esclavagistes. Notre prospérité ne repose plus sur la traite négrière, mais sur l'approvisionnement en énergie. Celui-ci est toujours assuré par la violence : l'armée des Etats-Unis n'hésite pas à mener des guerres en Irak et en Afghanistan pour contrôler une région essentielle à l'acheminement de pétrole ; Total viole allègrement les droits de l'Homme en Birmanie ; Shell tue les opposants à l'extraction de l'« or noir » au Nigeria... L'exploitation de sables bitumineux au Canada se fait au mépris des populations locales, tandis que la production d'agrocarburants est planifiée par l'Europe et les Etats-Unis sans aucun souci pour les peuples affamés. Si l'auteur cible son analyse sur les énergies fossiles, nous pourrions ajouter à ce sinistre tableau l'exploitation de l'uranium au Niger, qui fournit le combustible de nos centrales nucléaires ; l'extraction de lithium en Bolivie ou au Tibet pour alimenter les batteries des voitures électriques, ordinateurs et autres téléphones portables ; la production de cobalt au Congo, etc.

 

L'enfer, ce n'est pas que les autres

 

La thèse de ce livre dense et concis éclate comme un coup de poing : les esclaves sont devenus énergétiques. Les machines ont remplacé les hommes. Et les esclavagistes barbares, ce sont nous tous, riches occidentaux, qui avons à notre disposition une force de travail mécanique colossale pour nous transporter, nous divertir, cuisiner... En un siècle, la consommation d'énergie par personne a été multipliée par sept3. Aux Etats-Unis, un consommateur moyen dispose d'une énergie mécanique comparable à celle que lui fourniraient 300 esclaves.

 

« Oui, mais nous ne faisons pas souffrir directement des hommes ! », pourrait s'innocenter le lecteur de cet essai. Directement, non. Ici, l'esclavage est discret, la souffrance cachée. Elle est infligée à des gens que l'on ne voit pas en face. Mais elle est bien réelle. L'énergie que l'on brûle pour alimenter notre mode de vie, c'est autant de moins pour les autres. Cette spoliation se double d'un chaos climatique, dont les conséquences s'abattent d'abord sur les pauvres des pays dominés (sécheresse, famines, submersion d'îles...). Pas de doute, pour Jean-François Mouhot, « notre addiction aux énergies fossiles contribue indirectement à faire souffrir un certain nombre de gens dans le monde ».

 

Et nous ne pouvons pas avancer l'excuse de l'ignorance. Les conséquences de notre mode de vie sont abondamment documentées. Georges Bush père lui-même reconnaissait que l'opulence des uns générait un marasme général, quand il déclarait au sommet de la terre de Rio de 1992 : « Le mode de vie américain n'est pas négociable. » Ce doigt d'honneur adressé à l'ensemble de l'humanité est d'autant plus odieux que les pires scénarios ont été prévus par les états-majors. Le Pentagone anticipe déjà les conséquences du réchauffement climatique sur la sécurité des Etats-Unis : des forteresses défensives sont imaginées pour tenir à l'écart les réfugiés climatiques, l'intensification des guerres pour le contrôle des ressources est attendue. Un rapport annonce : « Les troubles et les conflits seront alors des traits permanents de la vie sur terre. »4 La pénurie énergétique et le dérèglement climatique que les nouveaux esclavagistes provoquent, c'est-à-dire les citoyens ordinaires des pays riches, apparaîtront prochainement comme des actes barbares, des transgressions égoïstes et immorales, prévient Des esclaves énergétiques.

 

C'est justement pour nous ouvrir les yeux que Jean-François Mouhot a choisi cet angle d'attaque audacieux, volontairement provocateur. Etablir une analogie entre nos actes quotidiens et l'esclavage permet de nous interpeller, d'ébranler nos certitudes, de nous réveiller. L'auteur nous invite à un auto-examen déstabilisant, pour un sursaut individuel et collectif. Comme l'écrit Jean-Marc Jancovici dans sa préface : « On lira donc avec grand intérêt cet essai qui, à n'en point douter, apporte un éclairage inédit sur l'apport des combustibles fossiles aux sociétés humaines. »

 

Jean-François Mouhot, Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le changement climatique, éditions Champ Vallon, 2011, 17 euros.

 

Une excellente tribune écrite par l'auteur a été publiée par le journal Le Monde. Condensé du livre, l'article est disponible sur le site Internet de Carfree.


1Nicolas Beaud, Histoire du capitalisme, Seuil, 2000.Lewis Mumford, Le Mythe de la machine, Tome II : le Pentagone de la puissance, Fayard, 1974.

2Alain Gras, Le Choix du feu, Fayard, 2007.

3Philippe Bihouix, « La décroissance ou l'âge de fer », dans La Décroissance n° 81, juillet-août 2011.

4Rapport secret du Pentagone sur le changement climatique, Allia, 2006, p. 64

Par Pierre Thiesset
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Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 19:28

affiche2 Chaque année, la fabuleuse association Cyclo-camping international organise son festival du voyage à vélo à la Bourse du travail de Saint-Denis. Vous pourrez y découvrir des films et diaporamas, assister à des débats, discuter avec des cyclo-aventuriers passionnés, tester du matériel de qualité, rencontrer des associations, et acheter des livres dédicacés par leurs auteurs. Bref, tout pour donner une furieuse envie de partir pédaler !

Nous avons l'honneur d'y être invités à nouveau. Sur notre stand, outre le livre Deux roues, libres !, nous proposerons le superbe ouvrage des éditions L'Echappée,  CARtoons. Et nous annoncerons la création d'une maison d'édition vélorutionnaire, qui a pour but de concurrencer Lagardère dans l'année.

 

Toutes les informations sont ICI.

 

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Par Pierre Thiesset
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Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 17:04

4e-de-couv1.jpg A l’occasion d’un Grenelle de l’environnement tonitruant, Jean-Louis Borloo annonçait que la construction d’aéroports et d’autoroutes supplémentaires serait abandonnée. Mensonge : l’État s’entête dans sa politique du tout béton, malgré l’endettement massif, l’urgence climatique et la pénurie énergétique en cours. La génération au pouvoir, baignée dans les Trente glorieuses, déroule tête baissée et œillères sur les côtés les grandes infrastructures de transports.

 

A Notre-Dame-des-Landes, le projet d’aéroport a fait son apparition au milieu des années 60. Ses partisans adeptes de la langue de bois ne parlent pas de création, mais de transfert : il s’agit de déplacer l’aéroport de Nantes et toutes ses nuisances (bruit, risque d’accidents) au lieu de les supprimer. Ce déménagement permettrait de libérer des terres constructibles dans la capitale de la Loire-Atlantique.

 

C’est quoi c’tarmac démonte un à un les faibles arguments des promoteurs du projet. Ceux-ci croient que le trafic aérien continuera à augmenter dans les prochaines années, malgré la raréfaction du pétrole. Ils veulent faire de Notre-Dame-des-Landes un carrefour aérien qui accueillerait des lignes internationales, délesterait les aéroports parisiens et "désenclaverait" l’ouest de la France, une région si sinistrée... Avec, à la clé, le plein emploi, la croissance, le progrès, le développement, le bonheur pour tous. Le mégalo Jean-Marc Ayrault, député maire de Nantes et président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, rêve de grandeur : "Notre ambition est de devenir une métropole de dimension européenne. L’une des conditions en est l’accessibilité. Le TGV y a contribué, mais l’avion demeure essentiel pour le déplacement des acteurs économiques, des chercheurs, l’accès aux marchés, le développement de l’export, encore un peu faible dans la région, et le tourisme, secteur d’activité important." (p. 33)

 

Et tant pis pour cette zone d’élevage préservée, ces prairies humides, ce bocage épargné par le remembrement. Tant pis pour les bouseux qui vivent de la terre. "Dégage, on aménage", comme le titraient Jean De Legge et Roger Leguen dans leur livre paru en 1976 (éditions Le Cercle d’or).

 

Mais malgré les promesses euphoriques des bétonneurs forcenés, une forte opposition apparaît dès 1972. Paysans en tête, eux qui défendent leur outil de travail. "On ne troquera pas la terre contre une vision du monde envahie par le profit, le béton, le mépris de ceux qui seraient les indigènes, et l’aveuglement organisé." (p. 6) Ce sont bel et bien deux projets de société antagonistes qui s’opposent. Avec l’aéroport, "outil ruineux au service des plus puissants", Jean-Marc Ayrault et consorts (PS et UMP main dans la main) courtisent les entreprises et les classes consommatrices les plus aisées. Ils veulent accélérer les flux de personnes, de marchandises, de capitaux, en osant s’abriter derrière un label "haute qualité environnementale". Face au flot de communication sur papier glacé qui martèle la pensée unique, les opposants remettent en cause cette idéologie du mouvement et de la croissance. Partisans d’une écologie antiproductiviste, ils refusent la destruction de 2.000 hectares de terres agricoles, veulent empêcher la construction d’autoroutes, ponts, parkings qui borderaient les pistes d’atterrissage. "Tout un tapis rouge déroulé pour la voiture individuelle et la consommation pétrolière." (p. 10)

 

"Le combat contre le nouvel aéroport n’est donc pas un simple combat pour la sauvegarde des terres cultivables, d’un bocage et d’une agriculture locale. C’est la revendication d’un autre type de développement." (p. 90) A l’ultralibéralisme de Jean-Marc Ayrault, qui ne voit aucun inconvénient à ce que les fonds publics alimentent les profits de Vinci et des compagnies low cost qui bafouent le droit du travail, les opposants préfèrent une vie conviviale, solidaire, une économie relocalisée et une agriculture paysanne.

 

La lutte menée dans ce bocage est exemplaire. Elle rappelle la glorieuse opposition au camp militaire du Larzac (1). Les auteurs du collectif Sudav, après avoir montré l’inutilité de cet « ayraultport », retracent quarante années de résistance. Manifestations à pied, en vélo, en tracteurs, diffusion d’une contre-information par des tracts, journaux, débats, occupations de fermes et de maisons vouées à la destruction, défrichage et création de jardins collectifs, blocages des routes et des opérations préalables au chantier, pétitions, entartages, intrusion dans des réunions, camp action climat, détournement d’affiches... Très inventifs, les manifestants sont portés vers l’action directe et ne se résignent pas à la soumission. Malgré le fichage, la répression policière et la criminalisation (des amendes et des peines de prison avec sursis ont déjà été infligées).

 

Pour seulement 10 euros, C’est quoi c’tarmac est un livre indispensable pour s’informer sur l’une des batailles écologiques les plus importantes de ces cinquante dernières années.

 

(1) Patrick Piro, « Notre-Dame-des-Landes, le nouveau Larzac », Politis n° 1161, 14 juillet 2011.

 

Collectif Sudav, C'est quoi c'tarmac ?, Editions No Pasaran, 2011.

Par Pierre Thiesset
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Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 16:51

notre-poison-quotidien-1.jpg "La science découvre, l’industrie applique et l’homme suit" : le slogan de l’exposition universelle de Chicago de 1933 résume à lui seul la société industrielle. Les profits des grandes firmes passent avant la santé de tous. Les fabricants de produits chimiques peuvent répandre leurs molécules néfastes sans considération pour les consommateurs ni les travailleurs, avec la bienveillance des autorités publiques.

 

C’est ce que démontre Notre poison quotidien, nouvelle enquête fracassante de Marie-Monique Robin. Dans ce pavé digne de son précédent Le Monde selon Monsanto, la journaliste dévoile les comportements criminels de l’industrie, soutenue par les États. Son livre s’intéresse particulièrement aux conséquences sanitaires des substances chimiques qui entrent en contact avec la chaîne alimentaire.

 

En premier lieu, les pesticides, abondamment répandus dans les champs depuis la révolution verte des Trente Glorieuses. Marie-Monique Robin, lauréate du prix Albert-Londres, porte à nouveau la plume dans la plaie pour interroger des agriculteurs victimes de leurs produits. Intoxiqués aux pesticides, insecticides, fongicides, les paysans peinent à faire reconnaître comme maladies professionnelles leurs cancers, problèmes respiratoires et autres troubles du système nerveux. Quelques agriculteurs se battent pour que les pouvoirs publics retirent ces produits dangereux du marché. Mais l’État protège les producteurs de poison. Quand il décide d’interdire le Lasso, un herbicide néfaste, il prend soin de le faire progressivement pour que Monsanto puisse écouler ses stocks.

 

Les ministères reprennent les termes de novlangue employés par les firmes productrices de pesticides pour cacher leur caractère mortifère : produits phytosanitaires ou phytopharmaceutiques. Alors qu’il s’agit d’armes chimiques, issues de la recherche militaire, conçues pour tuer. En France, 95 % des surfaces cultivées sont traitées avec des pesticides. Une multitude d’études montrent qu’ils sont cancérigènes. Même l’OMS reconnaît qu’ils augmentent l’incidence des maladies neurodégénératives. Mais "les politiques ont laissé les industriels dicter leur loi".

 

C’est toujours le même scénario qui se répète. Pour l’amiante comme les téléphones portables, le tabac comme la dioxine, le chlorure de vinyle comme l’aspartame, le distilbène comme le bisphénol A, le benzène... Comme le plomb : aux États-Unis, en 1923 et 1924, plusieurs ouvriers meurent dans des raffineries fabriquant de l’essence au plomb. D’autres sont victimes d’hallucinations, de folie... A l’époque déjà, on sait que le plomb est un poison qui menace la santé publique. Mais les industriels de la chimie, du pétrole et de l’automobile mènent un "programme de désinformation systématique" pour tromper les politiques, les médias, les consommateurs, et museler la recherche indépendante. "Le modèle qu’ils vont élaborer servira bientôt à tous les vendeurs de poisons, avec en tête les fabricants de pesticides, d’additifs ou de plastique alimentaire, tous membres in fine de la même famille."


Les lanceurs d’alerte qui détectent des substances cancérigènes freinent les profits. Alors on les fait taire. "A partir des années 1930 l’industrie a commencé à s’organiser pour contrôler et manipuler la recherche sur la toxicité de ses produits, en menant une guerre sans merci à tous les scientifiques qui voulaient maintenir leur indépendance au nom de la défense de la santé publique." Face à la hausse des cancers, les autorités sanitaires et les scientifiques qui possèdent des intérêts dans les entreprises privées ne font que fixer de manière arbitraire des normes d’exposition, impostures destinées à couvrir l’industrie et à transformer les hommes en cobayes. Un blanc-seing pour la contamination.

 

Marie-Monique Robin démêle "l’implacable machine à broyer les vérités qui dérangent" : la science manipulée, la complicité des autorités publiques, l’intoxication des médias. Son journalisme d’investigation de haut vol, abondamment documenté, nourri d’interviews menées sur toute la planète, lève le voile sur une corruption généralisée. La lecture de Notre poison quotidien ne peut que susciter la révolte. Face aux destructions environnementales et sanitaires engendrées par l’impératif de croissance et de consommation de masse, de puissants intérêts restent à affronter.

 

Marie-Monique Robin, Notre poison quotidien, la Découverte / Arte éditions, 2011.

Par Pierre Thiesset
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Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 16:39

echappee.jpg Au début du XIXe siècle, l’industrialisation de l’Angleterre s’accélère. Des artisans du textile refusent de devenir chômeurs ou prolétaires entassés dans les villes, dépossédés de leur savoir-faire. Ils rejettent l’exploitation provoquée par le nouveau mode de production capitaliste. La nuit, des émeutes éclatent, des machines sont détruites, des usines incendiées. Ces insoumis seront appelés luddites, en référence à un général imaginaire à la tête du soulèvement, Ned Ludd.

 

Si cette lutte méconnue resurgit aujourd’hui, on le doit en partie au travail des éditions L’Echappée, dont le catalogue – qui ravive la critique de la technique – compte notamment La Révolte luddite, de Kirkpatrick Sale. Les Luddites en France, bel ouvrage collectif, retrace la résistance à l’industrialisation de ce côté-ci de la Manche. Cette brillante étude éclaire un sujet peu traité en France. Elle nous plonge dans les racines du mouvement ouvrier oubliées des manuels scolaires. Car "l’histoire technologique, comme l’histoire politique, est toujours écrite par les vainqueurs" (p. 177).

 

Le lecteur apprend que des travailleurs du textile se sont soulevés bien avant les Canuts à Lyon. La ville a été secouée par une semaine d’émeutes dès 1744, contre la mécanisation et le travail rationalisé imaginé par l’ingénieur Vaucanson. L’un des révoltés sera condamné à mort, pour l’exemple. Même répression en 1789, à Rouen : quand des manufactures sont saccagées par des artisans plongés dans la misère, les milices patronales soutenues par les troupes royales ouvrent le feu. La justice soutient les propriétaires. Des émeutiers sont pendus, les corps exhibés à la foule. En 1818, à Lodève, des tisseurs qui ne font que réclamer du travail sont emprisonnés, pour avoir placardé des affiches dans la ville.

 

L’industrialisation du pays a été menée de force. Quand les machines n’étaient pas installées sous la protection de l’État, les militaires étaient déployés pour écraser la résistance, menée par des miséreux insurgés après la perte de leur travail et de leurs moyens de subsistance. Si, selon l’historien américain Frank E. Manuel, les émeutes restaient isolées, les "révoltes ouvrières sporadiques" (p. 137), l’opposition à la révolution industrielle est plus importante qu’on ne le croit en France. Michelle Perrot, spécialiste du mouvement ouvrier, montre que la lutte revêtait de multiples formes : elle ne se réalisait pas que dans la destruction, mais aussi dans la mauvaise volonté au travail, le blocage discret, les micro-sabotages. L’historienne constate que les poussées luddites ont eu lieu dans des périodes de crise, marquées par le chômage et la hausse du prix du pain. Comme en 1848, quand de nombreuses usines sont incendiées.

 

Lors de cette année révolutionnaire se sont aussi multipliées les destructions de gares, ponts et infrastructures ferroviaires. L’universitaire François Jarrige analyse ce refus des voies ferrées, dont les premières sont apparues en 1837. Outre les artisans et travailleurs qui vivaient des routes ou des canaux et rejetaient un nouveau mode de transport concurrent, la fronde était menée par les habitants désireux de protéger leurs lieux de vie, des paysans refusant les expropriations... C’est aussi une lutte des classes qui se joue dans la première moitié du XIXe siècle : des pierres volent contre les wagons remplis de riches.

 

Les Luddites en France ne se cantonne pas à chercher les sources de la contestation de la société industrielle. Le livre révèle la continuité du luddisme avec les luttes actuelles, notamment contre les OGM et contre l’informatisation de la société. Et il souligne la persistance des sentences expéditives jetées par les dévots de la technoscience à l’égard des critiques du "progrès" : ceux qui s’élèvent contre la soumission aux machines et au travail aliénant, qui revendiquent l’autonomie et des techniques conviviales, ne peuvent qu’être des "technophobes réactionnaires", ignorants, sauvageons, partisans du retour à la bougie et à la diligence... "Rien ne discrédite aujourd’hui plus promptement un homme que d’être soupçonné de critiquer les machines", écrivait Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme (1). Les saillies sarkozistes de l’après Fukushima en témoignent : en deux siècles, les discours à la gloire de la croissance technicienne n’ont pas changé.

 

(1) Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Editions de l’Encyclopédie des nuisances et éditions Ivréa, 2002, p. 17.

Par Pierre Thiesset
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