L'Empire en danseuse

Publié le par Pierre Thiesset

IMG_1615.JPGLa Chine compte 500 millions de vélos aujourd'hui, contre 500.000 en 1949. Importé par les colons britanniques dès la fin du XIXe siècle, la bicyclette s'est répandue sous l'impulsion du régime maoïste dans les années 50. Elle s'est implantée dans les foyers, élément-clé d'une vie simple et frugale. Submergée par une « mer de deux roues », les villes ont très tôt intégré de larges pistes cyclables.

Mais depuis les années 90, le gouvernement a changé de position : il a cherché à diminuer la place des vélos pour ouvrir de nouvelles voies à l'automobile. Les villes millénaires ont été défigurées, les pauvres relégués en banlieues, les pistes cyclables détruites, certaines artères principales sont devenues interdites aux cyclistes.

Malgré ces mesures pro-bagnole, le vélo est loin d'être à l'agonie. « Admirable outil de clandestinité », il devient l'objet d'une « résistance opiniâtre », offre des « petites transgressions » quotidiennes, permet une « échappée aux ordres du prince », une « fuite vers le plaisir », pour retrouver une « liberté volée ». Une véritable lutte des classes s'installe dans la rue, comme la décrit l'écrivain Zhu Wen : « Si les marcheurs détestent les rouleurs, cela n'a rien de surprenant. Ceux qui n'ont pas de roues haïssent ceux qui en ont, de la même façon que les pauvres vomissent les riches. De même, parmi les rouleurs, les non motorisés ne supportent pas les motorisés, et parmi ceux-ci, les deux-roues ne supportent pas les quatre-roues. »

Les cyclistes défient le pouvoir. Tenant à leur indépendance et leur liberté, ils évitent les flics, méprisent l'ordre, filent, disputent le terrain aux automobilistes, ces « nouveaux bourgeois », imposent leur présence dans des actes d'insubordination quotidiens et discrets. Des groupes de pression font entendre leur voix pour maintenir ce moyen de transport gratuit, sain et efficace. Les décideurs commencent à prendre conscience que dans un pays qui abrite plus de 20 % de la population mondiale, la congestion et la surchauffe sont inévitables si la voiture se répand. Sans compter la dépendance accrue au pétrole, les problèmes sanitaires, la destruction de la nature et de la vie sociale. Pour la Chine, le vélo, c'est l' « outil de sa survie ».

Journaliste, Eric Meyer vit et pédale à Pékin depuis 1987. Outre la « lutte des classes de la rue », le livre retrace l'histoire du vélo en Chine, décrit la fabrique marche-ou-crève des champions de cyclisme sur piste (à laquelle collaborent les entraîneurs français...), évoque l'influence de la bicyclette sur l'art chinois (notamment le chef-d'oeuvre Beijing bicycle). Il nous emmène à la rencontre de mécaniciens de quartier où converge une clientèle diverse, illustration de la place centrale du vélo, « au coeur de la vie des hommes ». Il détaille le poids de l'industrie du cycle dans l'économie du pays : devenu premier exportateur de vélos en 1995, devant Taïwan, l'Empire du milieu produit des bécanes simples, solides. Dans le monde, deux tiers des vélos sont fabriqués ici. Les marques pullulent, échappent à la concentration, et l'économie parallèle (vols, contrefaçons...) est dynamique. L'auteur montre que le vélo n'est pas qu'un moyen de transport utilitaire, mais qu'il est aussi utilisé pour voyager, faire du sport, se libérer. Un art de vivre.

Eric Meyer, L'Empire en danseuse, L'univers du vélo chinois, Editions du Rocher, 2005.

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